Les arts philosophiques d’Anne et Patrick Poirier en trois expositions

« Reflets de l’âme » (2019), d’Anne et Patrick Poirier, exposition « Anima mundi », à l’abbaye du Thoronet (Var).

Parce qu’ils ont été pensionnaires à la Villa Médicis à la fin des années 1960, parce que leurs premières œuvres avaient pour sujet l’Antiquité gréco-romaine, ses mythes et ses arts, Ostia Antica et la Domus Aurea de Néron, Anne et Patrick Poirier ont été rangés du côté de l’archéologie classique et de la poétique des ruines, comme s’il n’y avait rien d’autre dans leurs œuvres et comme si la référence à l’Antiquité classique suffisait à les situer.

Leurs trois expositions actuelles, au château La Coste (dans les Bouches-du-Rhône) et, dans le Var, à l’abbaye du Thoronet et au domaine du Muy, démontrent combien cette définition est insuffisante et à quel point ils s’emparent de sujets actuels, non sans violence le plus souvent. Elles démontrent aussi la diversité de leurs modes d’expression : la sculpture in situ à La Coste, les travaux sur papier, sur verre et avec la photographie au Muy et, au Thoronet, la création d’environnements et de situations qui engagent, outre la vue, l’ouïe, l’odorat et la marche. Si différents soient les lieux et leurs histoires, ces interventions y sont parfaitement en place et tirent parti des particularités des architectures, que ce soit le roman cistercien du Thoronet ou le minimalisme suave du pavillon de Renzo Piano, à La Coste.

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Image de l’esprit humain

Pour pénétrer dans celui-ci, qui est à demi enterré, il faut suivre un long couloir droit entre deux parois de béton. Cette disposition évoque un tumulus, sous lequel un mausolée serait enfoui. Les Poirier ont posé sur le sol de ce tombeau leur Mnémosyne de 1990, qui, au premier regard, paraît être la monumentale maquette d’une cité ovale, au plan symétrique et géométrique, avec des quartiers aux plans orthogonaux et des structures plus hautes, coniques ou en anneaux.

Cette manière de comprendre paraît d’autant plus justifiée que, aux marges de cette œuvre, sont posées sur des socles de plus petites maquettes : tour hexagonale, tour ronde, terrasses et hypogées. Leurs murs semblent s’effriter et se fendre. Dans le bassin sur lequel s’ouvre la salle souterraine, trois autres maquettes de pyramides à degrés aztèques, dorées celles-ci, baignent leurs bases, comme si elles allaient être englouties. Ruines, donc.

Mais l’ovale de Mnémosyne appelle tout autant une autre interprétation : ce schéma est celui du cerveau humain, symétriquement divisé, et ordonné par la répartition des différentes fonctions sensibles et mentales. Or, Mnémosyne, qui donne son titre à l’œuvre, fille du Ciel et de la Terre et mère des Muses, est, selon la mythologie grecque, déesse de la mémoire et inventrice du langage. La cité absolument blanche imaginée par les artistes est donc l’image de l’esprit humain et, si ruine il y a, c’est moins celle qui abat phares et palais que celle, plus puissante encore, qui détruit pensée et mémoire.

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