« Les Baguettes chinoises. Comment peut-on être Chinois ? » Patrick Boucheron, apprenti sourcier pour Arte

Pause déjeuner à Séoul (Corée du Sud), le 10 avril 2016.

ARTE.TV – À LA DEMANDE – MAGAZINE

Ce numéro du magazine « Faire l’histoire », dont les courts mais denses numéros sont introduits par l’historien Patrick Boucheron, aurait ravi Roland Barthes. Le sémiologue, dans les premières pages de son essai L’Empire des signes (Skira, 1970), faisait l’éloge de l’ustensile alimentaire qu’est la baguette.

Il le décryptait en des termes choisis et passablement chipoteurs – « chipoter » étant, selon lui, d’ailleurs, l’une des qualités du couvert de laque ou de bois, en sus de sa vertu première, la délicatesse : « Elle est l’instrument alimentaire qui refuse de couper, d’agripper, de mutiler, de percer », écrit Barthes.

Dans ce livre, Barthes parlait du Japon et non de la Chine, mais c’est évidemment en Chine qu’on trouve la source des baguettes alimentaires. Leur usage n’est pas aussi ancien qu’on a voulu le croire et remonterait à une période située entre les VIe et IIIe siècles avant notre ère.

Et c’est d’ailleurs la cuillère qui fut d’abord utilisée quand l’étiquette considérait comme rustre de couper la viande à table et exigeait qu’elle fût tranchée préalablement. L’usage des baguettes au cours des temps s’étend aux pays d’Asie du Sud et du Sud-Est, et se fait connaître en Occident au cours des échanges et par le biais des diasporas.

Souci hygiéniste

C’est ce que rappelle le jeune historien Clément Fabre, auteur d’une thèse intitulée « La Chine à fleur de peau : agents d’influence anglophones et francophones face aux corps des Chinois (des années 1830 au début des années 1920) », à qui Patrick Boucheron laisse la main pour ce numéro du magazine.

Est notamment évoqué le souci hygiéniste venu de l’Occident, mais de Chine également, où « un certain nombre de réformistes prônaient l’abandon pur et simple des baguettes », souligne Clément Fabre. Alors que, en Chine, on pioche dans un plat commun à l’aide de baguettes réutilisables, les Japonais, dès le XVIIe siècle, utilisent des baguettes jetables et des récipients individuels dans lesquels les portions sont servies.

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Ainsi que le dit Patrick Boucheron dans l’introduction qu’il prononce, la manière de manger est « un marqueur » qui va se trouver questionné au XIXe siècle : « La Chine, qui fut si longtemps sûre de sa supériorité politique et culturelle, se trouve confrontée à un Occident qui la méprise et qui veut lui imposer son modèle. »

Cette manière de (re)faire l’histoire par le petit bout de la lorgnette et « par le prisme des objets » – que pratiquait à sa façon Barthes lui aussi – est passionnante, comme en témoignent les numéros du magazine qui s’intéressent aussi bien au suaire de Turin qu’à la redingote de Napoléon, au stérilet qu’à la boule de loto

Les Baguettes chinoises. Comment peut-on être Chinois ? Magazine documentaire « Faire l’histoire » présenté par Patrick Boucheron et réalisé par Jean-Dominique Ferrucci (Fr., 2020, 18 min). Sur Arte.tv jusqu’au 27 août 2025.