« Les cadavres puent et toi aussi »: Aleksander Kulisiewicz, chanteur rebelle du camp de Sachsenhausen

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Publié aujourd’hui à 01h57

Le rasoir passe et repasse sur le crâne du prisonnier 25 149. Ses cheveux noirs tombent en pluie sur le sol du camp de Sachsenhausen. Sous la lumière aveuglante des projecteurs, Aleksander Kulisiewicz doit maintenant revêtir l’uniforme rayé. Un « P » dans un triangle rouge, cousu sur le cœur, fige son identité de prisonnier politique polonais. Sept mois après son arrestation par la Gestapo de Cieszyn (Pologne) pour ses écrits antinazis dans des publications étudiantes, il est dirigé vers un baraquement de quarantaine peint en vert, puis est installé dans le « block » 3 où s’entassent au moins 300 personnes. La plupart sont des compatriotes – prêtres, enseignants, imprimeurs, étudiants… – arrivés comme lui ce 30 mai 1940.

Alex, comme l’appellent ses amis, a 21 ans. C’est un artiste dans l’âme, chanteur de cabaret à ses heures, un saltimbanque polyglotte qui a bourlingué à travers l’Europe et fréquenté les troupes tsiganes. Dès les premières semaines, son corps faiblit, ses muscles fondent, ses os sont à fleur de peau. Le travail forcé à la briqueterie est chaque jour plus pénible. Les maigres rations ne lui permettent pas de reprendre des forces. Mais il se bat, décidé à exploiter les moindres opportunités de gagner des calories et des minutes de repos.

Il sait que son statut de « schutzhaft » (« prisonnier sous protection »), parlant à la fois le polonais, l’allemand et le tchèque, font de lui un privilégié. Il peut envoyer et recevoir du courrier, donc avoir des nouvelles de son père, toujours libre, mais il doit aussi aider à certaines tâches administratives et de traduction. Les Allemands font de ce camp situé au nord de Berlin un laboratoire grandeur nature du système concentrationnaire en développement. On y forme les futurs hauts responsables SS et de l’administration des autres camps.

Représentations secrètes

Dans les bureaux où les officiers le font travailler, il peut parfois écouter la radio, entrevoir les titres des journaux, intercepter des bribes d’informations. Sa stratégie de survie ? Utiliser ses connaissances en langues étrangères et ses talents de musicien et de conteur pour se rendre indispensable. Très vite, les Polonais de Sachsenhausen apprennent à le connaître. Il est ce type à l’esprit vif, à la mémoire prodigieuse, le risque-tout qui n’hésite pas à chantonner et à faire des mots d’esprit. L’un de ses compatriotes, Boleslaw Marcinek, 17 ans, lui glisse un jour : « Il y a des représentations secrètes, la nuit, dans le block 37. Tu devrais venir. »

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