Les cinq piliers de Lia Rodrigues

« Nororoca », de Lia Rodrigues, au Studio Bergen, en Norvège, le 23 janvier 2020.

Formée à la danse classique très jeune, celle qui rêvait de devenir anthropologue à l’âge de 17 ans, avant de basculer dans le spectacle vivant trois ans plus tard, a fondé sa troupe en 1990, à Rio de Janeiro. Egalement créatrice du festival Panorama, qu’elle a dirigé de 1992 à 2005, Lia Rodrigues, 65 ans, sculpte une œuvre charnelle, puissante et audacieuse, miroir d’un monde dévasté et vaillant. Depuis la favela de Maré (140 000 habitants), située en bordure de l’énorme Avenida Brasil qui relie Rio de Janeiro à l’aéroport, où elle répète depuis 2004, elle donne des nouvelles d’un Brésil mal en point où l’art et la danse ont heureusement encore leur mot à dire. Parallèlement à la programmation de ses spectacles, elle invite au Festival d’automne dix chorégraphes brésiliens, dont certains ont collaboré avec elle, comme Marcela Levi, Volmir Cordeiro et Cristina Moura. Rencontre sur le fil de cinq fondamentaux de sa trajectoire.

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  • La force du collectif

Dans les spectacles de Lia Rodrigues, le groupe fait masse et se soulève comme une horde, une houle, s’abattant sur scène avec une vigueur sans cesse renouvelée. Il sait aussi se lover au sol pour se chercher des appuis dans la douceur. De Ce dont nous sommes faits (2000) à Furia (2018), la chorégraphe montre comment elle sait sculpter et malaxer les corps pour les emporter vers des cimes de tension partagée. Entre déferlement organique et rébellion communautaire, cette maîtrise est soufflée par la passion du faire ensemble, et cimentée par une intense et fervente proximité avec les danseurs. « Je travaille mieux en collectif, précise-t-elle. J’aime écouter les autres voix, échanger, apprendre. Dans la danse et dans ma vie, c’est très important. Evidemment, la troupe se construit lentement, avec le temps. A Maré, les interprètes et moi nous mangeons ensemble, nous discutons. Nous organisons aussi ce qui se passe dans le lieu. En juillet, par exemple, après une inondation, tout le monde a participé au nettoyage de l’espace. » Ces activités nourrissent un mouvement spectaculaire jamais gratuit, qui prend appui sur le vécu solidaire de chacun.

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  • La nudité

Dès ses premiers travaux, la nudité illumine les plateaux de Lia Rodrigues. Une nudité simple, proche de chacun, directe. « C’est un vêtement pour moi, un costume en réalité, mais d’abord une nécessité qui surgit des pièces elles-mêmes et s’impose, souligne la chorégraphe. Elle est là parce qu’elle dialogue souvent avec d’autres choses, comme la toile en plastique et l’eau dans Pindorama (2013). Je vis paradoxalement dans un pays pudique où être à la plage topless est interdit. La nudité est donc d’abord une réponse esthétique à une situation. Et puis, je trouve qu’on voit beaucoup mieux les êtres ainsi. » Ses corps nus, tous physiquement très différents, exacerbent cet art de la peau, du contact, de la sensualité qu’est la danse. Ils se dressent tels des totems dans Ce dont nous sommes faits. Ils deviennent des surfaces à peindre, à barbouiller de farine et de curcuma, métamorphosant les interprètes en créatures hors du temps pour Para que o céu nao caia (« Pour que le ciel ne tombe pas », 2016).

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