« Les clientes disent tout, leurs vies, leurs chagrins, leurs histoires » : la France dans le miroir des salons de coiffure

Par et Yann Stofer

Publié hier à 16h02, mis à jour à 12h33

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« Je ne vous ai pas vue vendredi dernier », répète Mélina Le Roy en frottant doucement une petite serviette contre les cheveux mouillés de sa cliente. « Un enterrement », répond Josiane en s’abandonnant entre les mains de la coiffeuse qui applique maintenant un baume « protecteur » sur sa chevelure. Mélina poursuit : « C’était qui ? » La cliente hausse les épaules, l’histoire n’est vraiment pas palpitante : une très vieille dame de 92 ans, du côté de sa belle-famille. Pas de quoi concurrencer le sujet de conversation précédent : le mystère de l’annulation de la Foire aux haricots ce week-end, alors qu’une fête foraine s’installe dans les rues d’Arpajon, dans l’Essonne.

100 « Fragments de France »

A six mois de l’élection présidentielle, Le Monde brosse un portrait inédit du pays. 100 journalistes et 100 photographes ont sillonné le terrain en septembre pour dépeindre la France d’aujourd’hui. Un tableau nuancé, tendre parfois, dur souvent, loin des préjugés toujours. Ces 100 reportages sont à retrouver dans un grand format numérique publié le 20 octobre.

Josiane Grenou vient se faire coiffer par Mélina tous les vendredis, à 11 heures. Un shampoing et un brushing : vingt-huit minutes, 10 euros. Toutes les six semaines, elle fait « reprendre » son blond vénitien et sa coupe. Tous les trois mois, sa permanente. « Je n’aime pas changer de crémerie », explique-t-elle. Ni d’emploi du temps. Pas besoin d’agenda pour se souvenir que les troisièmes lundis du mois, c’est pédicure manucure à l’institut de beauté de Juvisy-sur-Orge, le mardi, boucherie, le mercredi, boulangerie, et ainsi de suite jusqu’au vendredi, où elle roule jusqu’à Arpajon pour son brushing chez Rital-Coiff. Des habitudes qui la « maintiennent ».

Josiane Grenou, une fidèle de Rital-Coiff, à Arpajon (Essonne), le 17 septembre 2021.

A « 69 ans et demi », Josiane n’a pas l’intention de se laisser aller (« C’est pas bon pour le moral ») et elle sent que ça lui fait du bien de parler avec Mélina, de « confier à quelqu’un ces moments qu’on rit et ces moments qu’on pleure ». Depuis la mort de son mari, en 2016, elle se sent très seule, un vide que rien ne comble. « Quarante-sept ans de mariage… vous imaginez ? » Quarante-sept ans à attendre ce moment où son mari, cheminot, rentrait pour passer à table. Quarante-sept ans à préparer de généreux repas, à faire tourner des lessives, sans arrêt, à écouter les bavardages des uns et des autres, à se laisser porter par le calendrier des vacances, des rentrées scolaires, des rendez-vous chez le dentiste et des jours fériés.

Une vie dévouée aux autres. Josiane a commencé à travailler à 14 ans. A l’usine, puis à l’hôpital, comme aide-soignante. A 27 ans, elle était déjà mère de trois filles. Quand sa dernière s’est mise à pleurer parce qu’elle rentrait trop tard le soir, Josiane a décidé de devenir famille d’accueil – une charge qui lui a absorbé beaucoup de son temps et de son énergie, ce que ses filles, aujourd’hui âgées de 50 ans, 46 ans et 42 ans lui ont récemment reproché.

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