Les derniers fumeurs de brunes

Dans un bureau de tabac, à Paris, en juillet 1948. Ironie de l’histoire, aujourd’hui, les cigarettes brunes sont les plus chères du marché : entre 11,20 et 11,60 euros.

Partir le nez au vent humer les clopes au bec. C’était l’idée maîtresse de cette enquête tabacologique approfondie sur les fumeurs de brunes, façon Rouletabille dans L’Epoque. Malheureusement, rien ne s’est déroulé comme prévu. Pour le nez au vent, d’abord : recouvert d’un masque FFP2, il ne hume plus grand-chose d’autre qu’une haleine embuée. Pour la clope au bec ensuite : les inconscients qui osent encore s’en griller une dans l’espace public se font rares. Pas plus de succès en remontant à la source : au Celtic, de la rue de Belleville, à Paris, la patronne s’écarte pour montrer d’un geste ample son présentoir à cigarettes : « Des brunes, on n’en fait plus !, dit-elle. Plus personne ne nous en achetait, alors, on a arrêté d’en vendre. Il me restait un client, et je les commandais pour lui, mais, il y a trois ou quatre ans… [Vous aussi, vous avez cru deviner la fin de cette phrase ?] il a changé de quartier. »

Où sont passés les fumeurs de brunes ? Auraient-ils tous changé de quartier ? Sur Leboncoin, quelques collectionneurs vendent des collectors Gauloises ou Gitanes : cendriers, affiches, vieux paquets rectangulaires bleus (remplacés en 2017 par les paquets neutres de format standard, sans les volutes blanches mais avec des poumons noircis)… Mais chineur n’est pas fumeur. Saju6153 : « C’eût été un grand plaisir de vous répondre mais voilà bien longtemps – plus de vingt ans – que j’ai cessé de fumer et ce du jour au lendemain. Ma collection de cigarettes s’est alors, elle aussi, arrêtée. » Un détenteur de paquet de Gitanes : « Hélas non, je ne fume pas. »

Clopes au bec effacées

Jusqu’à ce SMS miraculeux d’un autre brocanteur en ligne à ses heures : « Malheureusement – ou heureusement –, je ne suis pas fumeur. Je vous donne les coordonnées d’une amie qui fume depuis près de soixante ans. » C’est ainsi que Jocelyne Hubert, 78 ans, ouvre en grand la porte de son appartement du 14e arrondissement, quelques heures plus tard. La cafetière à l’italienne crachote, les murs débordent de livres, « Rhum Saint-Gilles » s’affiche sur les tasses à café. Dans la cuisine, Anna Karina souffle la fumée de sa cigarette sur l’affiche de Vivre sa vie (Godard, 1962). L’ancienne enseignante, cheveux blancs, lunettes rouges, pose sur la table un cendrier, un porte-clés et un ancien paquet, tous siglés Gitanes. Il y a même une aquarelle représentant le paquet bleu. « Ma mère tenait un café-bar à proximité d’une caserne à Rennes, ville de garnison. Les militaires étaient approvisionnés en cigarettes, des troupes. Ceux qui ne fumaient pas nous les revendaient à petit prix, à nous les gamines. J’avais 15 ans, je voulais faire pareil que les garçons, porter des jeans et fumer des brunes. Et puis, j’étais déjà très portée sur le cinéma, et les films de l’époque ont fait de la cigarette un argument de séduction : regardez Lauren Bacall… » Une vie de fumeuse de brunes démarre, accompagnée par les grandes figures intellectuelles et artistiques françaises.

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