Les derniers gardiens de Cordouan, le phare des rois

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Publié aujourd’hui à 03h46

L’âme de la mer frappe à la poterne. Elle chantonne, susurre, rugit, selon les soirs. Jamais elle ne manque sa ronde nocturne autour de la muraille. Ses flots se jouent de l’antique porte de bois, se faufilent, baignent le bas de l’escalier de leur clapot, dont la voûte renvoie l’écho.

Pieds nus sur les dalles de pierre, dans le cercle parfait de la cour du phare, Pierre Cordier s’arrête un instant pour écouter. C’est l’un des sons qu’il préfère à Cordouan. Il aime aussi celui des lourds tirants de bronze qui grincent lorsque la porte s’ouvre sur l’estran, la zone découverte à marée basse. Ils ne sont plus que six gardiens, en France, qui se relaient ici en binôme.

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A sept kilomètres de toute côte, Cordouan veille depuis quatre siècles sur l’estuaire de la Gironde, le plus vaste d’Europe. Devant lui, l’horizon infini de l’Atlantique. A main droite, Royan (Charente-Maritime), à main gauche, Le Verdon-sur-Mer (Gironde), les deux ports permettant de le rallier. Derrière lui, les eaux mêlées de la Garonne et de la Dordogne, qui se jettent ensemble dans l’océan. Et tout au bout de cette longue encoche dans la façade Ouest du pays, Bordeaux.

Sur le peyrat, le chemin de pierre qui mène au phare de Cordouan, au Verdon-sur-Mer, le 2 juillet 2021.
Le Verdon-sur-Mer, vendredi 2 juillet 2021. Dans le bureau des gardiens du phare de Cordouan, une carte marine de l'estuaire de la Gironde.

Une longue bougie blanche

Les générateurs électriques et les goélands se sont tus, les derniers visiteurs dorment sur la terre ferme, le phare est silence. En levant la tête on ne voit qu’une nuit sans étoiles et cette longue bougie blanche qui culmine à 68 mètres de hauteur, dominant la mer. Cordouan dans sa blancheur a fait figure de spectre. « Il me parut, sur son écueil, d’une pâleur fantastique. Sa tour semblait un fantôme qui disait : “Malheur ! malheur !”», écrit Jules Michelet dans La Mer (1875). Il faut dire qu’il est alors enduit d’une épaisse couche de peinture à l’huile – blanche. Ce soir d’octobre 1859, lors d’une tempête qui dure quatre jours, Cordouan sauve tout de même trente hommes, comme le narre ensuite l’historien.

Le 24 ou le 25 juillet, l’Unesco, l’organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture, rendra sa décision, instruite depuis 2016. Le plus vieux phare d’Europe, palais tout en hauteur, où le XVIIIe siècle s’est empilé avec grâce sur la Renaissance sans l’altérer, revêt-il une « valeur universelle exceptionnelle » ? Répond-il au moins à l’un des critères exigés, au nombre de dix, dont le premier est de témoigner du « génie créateur de l’humanité » ? La procédure internationale est longue, complexe, pour obtenir son inscription au patrimoine mondial. Mais sans trahir de secret, il semble que les feux soient tous allumés à tribord, c’est-à-dire d’une optimiste couleur verte.

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