Les dessous de l’empaquetage de l’Arc de triomphe, dernier projet emballant de Christo

Par Emmanuelle Jardonnet

Publié aujourd’hui à 01h54

Le voile bleu argenté frémit, ceinturé de cordes écarlates, dérobant temporairement au regard le plus national des monuments français. « Ce sera comme un objet vivant qui va s’animer dans le vent et refléter la lumière. Les plis vont bouger, la surface du monument va devenir sensuelle. Les gens auront envie de toucher l’Arc de triomphe. » Les mots de Christo, mort chez lui, à New York, le 31 mai 2020, se sont mués en un ultime empaquetage, à découvrir du 18 septembre au 3 octobre, qui vient boucler une trajectoire artistique singulière de façon posthume.

Vertige du temps, c’est lors de ses années parisiennes que Christo avait eu cette vision, il y a soixante ans. Le jeune artiste bulgare, qui avait réussi à fuir son pays sous le régime communiste, avait débarqué à Paris en 1958, s’installant dans une chambre de bonne proche de l’Etoile. C’est là qu’il rencontre Jeanne-Claude (1935-2009), avec qui il commence à imaginer et créer des œuvres pour l’espace public dès 1961. L’Arc de triomphe apparaît déjà sur un photomontage de 1962 et un collage de 1988.

Ce sont à ces années fondatrices (de 1958 à 1964), qui précèdent l’installation définitive du couple à New York, et à leurs projets parisiens ultérieurs, que le Centre Pompidou avait choisi de vouer une exposition en 2020 : « Christo et Jeanne-Claude, Paris ! ». Bernard Blistène et Serge Lasvignes, alors directeur et président de l’institution, ont soumis à Christo l’idée d’intervenir dans Paris, parallèlement à l’exposition. La possibilité d’un nouvel empaquetage a réveillé un rêve enfoui. Encore restait-il à convaincre les autorités.

Le spectaculaire déploiement des lais de tissu par quelque 130 cordistes et charpentiers de Paris sur l’Arc de triomphe, le 12 septembre 2021.

Serge Lasvignes organise alors une rencontre entre Christo et Philippe Bélaval, président du Centre des monuments nationaux (CMN), en le prévenant que l’artiste a un projet à lui soumettre. « Il est venu dans mon bureau à la rentrée 2018, et sa demande m’est tout de suite apparue comme une perspective absolument excitante. Il a semblé étonné, voire presque déçu par ma réaction », se remémore le responsable des monuments de France.

Il faut dire que le duo d’artistes avait pris l’habitude d’être combatif face à des projets de longue haleine : le spectaculaire empaquetage beige doré du Pont-Neuf avait mis dix ans avant de se concrétiser, en 1985, notamment face aux réticences du maire de Paris de l’époque, Jacques Chirac.

Une « aventure collective »

« Compte tenu de l’ampleur de ce projet, je ne pouvais pas décider tout seul, explique Philippe Bélaval. Ce monument, en particulier, est lié à la mémoire de la nation, donc sous la protection particulière du chef de l’Etat. Mais le président de la République a lui aussi été spontanément favorable. » Et, en deux mois, tous les accords étaient obtenus.

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