« Les djihadistes aussi ont des peines de cœur », de Morgan Sportès : vérité de terroristes

Dessin de presse d’un des accusé, au  procès de la filière djihadiste de Cannes-Torcy, en 2017.

« Les djihadistes aussi ont des peines de cœur », de Morgan Sportès, Fayard, 418 p., 22 €, numérique 16 €.

D’avril à juin 2017, Morgan Sportès a assisté au procès des vingt membres de la filière terroriste dite « de Cannes-Torcy », responsable de nombreux départs en Syrie et d’un attentat contre une épicerie casher à Sarcelles, le 19 septembre 2012, qui, miraculeusement, ne fit qu’un blessé. Qu’ils soient originaires de Cannes (Alpes-Maritimes) ou de Torcy (Seine-et-Marne), la majorité d’entre eux étaient convertis à l’islam, avaient une vingtaine d’années à l’époque des faits, et tous étaient sous l’emprise manifeste d’un meneur de dix ans plus âgé qu’eux et qui est mort en vidant son chargeur sur les policiers venus l’arrêter.

Lire aussi (2017) : Filière djihadiste de Cannes-Torcy : jusqu’à vingt-huit ans de prison

S’appuyant sur une documentation dans tous les sens du terme monstrueuse, Sportès reconstitue, dans Les djihadistes aussi ont des peines de cœur, cette affaire d’autant plus terrifiante qu’elle ne rassemble que des pieds nickelés. En modifiant les noms de lieux et de personnes, il gagne une liberté de manœuvre efficace. Très vite, la précision quasiment hallucinatoire de la reconstitution happe le lecteur, quand bien même, aux premières pages, ce dernier aurait regretté la tonalité ironique fabriquant un entre-soi qui l’englobe. Il serait dommage de s’arrêter là, cependant, le livre ouvrant sous l’ordinaire de l’information des abîmes de réflexion que Morgan Sportès a, en revanche, l’excellente idée de ne jamais prétendre combler.

Confusion autant sentimentale que morale

Lui-même emporté par ce « livre désolant », l’auteur de L’Appât (Seuil, 1990) oublie peu à peu l’ironie, ne gommant rien de la confusion autant sentimentale que morale dans laquelle se noient les apprentis terroristes, dont une dizaine de jeunes gens au départ peu susceptibles de se révéler meurtriers. Sur fond d’antisémitisme crasse, la problématique du mépris social, qui enflamme instantanément tout ce qui est perçu comme atteinte à la religion, est omniprésente. Mais, à sa manière, celle de la vérité ne l’est pas moins : une vérité dont la quête a déserté nos sociétés spectaculaires et marchandes, une vérité a contrario revendiquée par des « frères » la détournant pour en faire un Graal qui conduit droit à la mort.

Et c’est sans une once d’ironie qu’on ne peut qu’être saisi de l’apprendre, aux dernières pages : au tribunal, comme dans le roman, parmi les dix-huit condamnés à des peines allant d’un à vingt-huit ans de détention, les seuls dont la peine d’emprisonnement a été assortie d’un sursis la couvrant entièrement sont deux anciens élèves d’un lycée prestigieux, dont l’un avait participé à la confection d’une bombe. C’était cinq ans après la sarabande sanguinaire dans laquelle ils s’étaient égarés, en rupture familiale : égarés ni plus ni moins que tous les autres, sous la coupe de meneurs psychotiques.