Les drôles de pensées littéraires d’Haroun

Haroun, au Théâtre Edouard-VII, à Paris, le 27 janvier 2020.

Haroun se régale de pratiquer le stand-up, mais il n’aime pas cet anglicisme. Il lui préfère le terme de pasquinade, un mot ancien issu de Pasquin, valet dans les pièces de théâtre aux XVIIe et XVIIIe siècles, qui n’était là que pour faire rire. Voici donc un humoriste qui pratique la pasquinade, version XXIe siècle. Et son nouveau spectacle, intitulé Seul(s), prouve que cette coquetterie de vocabulaire n’est pas une posture, mais le reflet d’un tempérament littéraire.

En seulement cinq ans, Haroun s’est fait une place de choix dans le paysage de la scène humoriste. Sous une allure sage et une apparente placidité, il livre ses réflexions sur l’époque et ses travers sans jamais parasiter son propos par de la vulgarité. De retour au Théâtre Edouard-VII, à Paris, avec une vieille machine à écrire en guise de décor, l’humoriste – chemise sombre col mao, pantalon noir et baskets blanches immaculées – reste fidèle à son style. Il ne chauffe pas la salle, n’interagit pas avec le public et bannit le « moi je ». Ce qui l’intéresse, ce sont nos indignations à géométrie variable et nos hypocrisies. Cette drôle de période postconfinée, hyperconnectée et au bord du précipice climatique offre à ce singulier stand-upeur un immense terrain de jeu.

Tout (parfois trop) en maîtrise, armé d’un texte très travaillé, il a cette fois choisi de se dédoubler : il y a le Haroun qu’on connaît, debout, au centre de la scène, qui ne se départ pas de son flegme et d’un sourire en coin attachant. Il s’interroge sur l’avenir incertain de notre société et le sens de nos vies : « Pendant le confinement, j’ai cru au grand effondrement. En voyant les gens se ruer sur l’achat de PQ, j’ai pensé qu’il était temps qu’on s’en aille. »

Il fustige le temps de l’émotion, qui a pris le pas sur celui de la réflexion. Et puis il y a la part d’ombre, le Haroun assis sur un haut tabouret, cynique, désabusé et désinvolte, parce qu’« on a tous un petit connard en nous ». Un mauvais génie qui a des drôles de pensées, qui se ment à lui-même par facilité, se complaît dans une spirale négative, « préfère donner une pièce plutôt que la main à un SDF » et s’afficher « flemministe » par je-m’en-foutisme.

Sarcasme sans méchanceté

Grâce à cette judicieuse mise en scène, Haroun se penche avec acuité sur nos imperfections et nos paradoxes pour nous pousser à la prise de conscience. Il s’empare de sujets de société – la place des femmes, les inégalités sociales, le racisme, la fin de vie, etc. –, et démontre qu’il est possible de polémiquer pacifiquement, d’utiliser l’humour pour apporter de la nuance et gamberger. Malin, pertinent, parfois plus féroce qu’à son habitude, il a le sens du silence pour ponctuer ses énervements. « Le problème de ce monde est qu’il y a trop de cons qui vont bien », glisse-t-il.

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