« Les Enfants de Vercheny », sur France 3 : un village contre le désert affectif

Henriette et François Gué, leur fils, les onze enfants accueillis et Edith, aide de maison, à Vercheny (Drôme), en 1951.

FRANCE 3 – JEUDI 23 SEPTEMBRE À 22 H 50 – DOCUMENTAIRE

« J’ai hâte de retrouver ma chambre ! », lance Kenza, de retour de vacances avec trois copains. Sur le perron, Agnès, cheveux poivre et sel, les accueille en les serrant fort dans ses bras et en les embrassant. Tout est là, dans ces effusions – dont la gaîté tranche avec la musique plombante de la Gnossienne No 1, d’Erik Satie, en introduction du documentaire Les Enfants de Vercheny. Ces enfants ne sont pas ses enfants. Elle les héberge, avec son mari Richard.

Normalement, l’Aide à l’enfance recommande de ne pas favoriser l’attachement entre adultes et enfants placés. Normalement, mais pas ici, à Vercheny, petit village de la Drôme où, en 1948, un idéaliste de tout juste 20 ans, Robert Ardouvin, a lancé une expérimentation unique dans l’histoire de la protection de l’enfance. Soixante-quinze ans plus tard, 65 mineurs y vivent, placés dans onze maisons.

Tout commence en 1946 dans un pavillon de banlieue, sans enceinte, où le jeune Ardouvin redonne le sourire à quinze garçons qu’il héberge. Un journaliste, Henri Calet, dans le journal Combat, celui d’Albert Camus, rappelle que 300 000 enfants, en France, sont alors « en danger moral ». Deux maisons sont prêtées à l’association qui deviendra la Fondation Robert Ardouvin, à Vercheny, dans la Drôme. Les enfants, le fondateur et des prêtres ouvriers vont les retaper, y planter des arbres, cultiver les champs alentours, construire une école, des maisons neuves…

A 14 ans, placé depuis treize ans

Un bref détour par le site de la fondation permet d’évaluer le chemin parcouru – obtention du statut de « village d’enfants », rénovations… –, qui aurait mérité de figurer dans le documentaire. Mais à voir le reportage d’aujourd’hui, on mesure la difficulté de traiter un tel sujet.

Lire l’archive de 1972 : Une « collectivité pédagogique » accueille des enfants sans foyer et forme des animateurs à Vercheny

Sur les quatre enfants hébergés par Agnès et Richard, l’une est floutée, signe probablement que son représentant légal, ses parents ou elle-même n’ont pas voulu participer au film. Parole est donc donnée à Enzo, 14 ans, placé depuis treize ans, et qui passe un week-end par mois chez sa mère et son beau-père. Particulièrement émouvant, il se décrit comme « souvent heureux mais des fois triste. Parce que je ne suis pas au côté de ma mère (…). Treize ans, ça devient long ».

Chloé a été, elle, déjà beaucoup bringuebalée. A bientôt 15 ans, placée à 6 mois, avant de retourner chez ses parents à 10 ans, puis replacée en famille d’accueil en 2017, elle s’est posée à Vercheny voilà deux ans. « Quand je suis arrivée, j’avais peur. Le placement, on n’a pas le choix, faut accepter », affirme-t-elle en soupirant. « Sans affection, on ne peut pas vivre », dit Kenza, 13 ans, qui vit au village depuis quatre ans.

Agnès et Richard leur apportent cette affection dans une ambiance familiale, puisque le couple a lui-même deux enfants, Juliette, 23 ans, et Matteo, 17 ans. Ce qui soulève d’autres problèmes. Matteo, ainsi, ne s’exprime pas devant la caméra. Et sa sœur confie avoir mis six mois, quand elle était petite, à accepter de manger à table avec les enfants accueillis par ses parents.

Célibataire et sans enfant, Anne Raillon, éducatrice depuis quatre décennies, fait figure de pionnière. Certes, elle n’a pas « fait [sa] vie », mais se dit fière d’avoir « élevé vingt-sept enfants ». Parmi eux, Jean-Philippe, accueilli depuis ses 4 ans jusqu’à sa majorité. Désormais marié, avec deux enfants et une belle maison, il dit en garder « un super souvenir ».

Les Enfants de Vercheny, de Caroline Darroquy et Anne Richard (Fr., 2021, 52 min.).