« Les Esprits fraternels », de Bruno Viard, et « Jaurès et la vie future », de Gilles Candar : écologie, la nouvelle jeunesse des penseurs socialistes

Jean Jaurès. Photographe et date inconnus.

« Les Esprits fraternels. L’héritage perdu du socialisme républicain. Anthologie des travaux de Jacques Viard », de Bruno Viard, Le Bord de l’eau, « Documents », 264 p., 18 €.

« Jaurès et la vie future », de Gilles Candar, Fondation Jean Jaurès/L’Aube, 70 p., 10 €, numérique 7 €.

Peut-être semblera-t-il un jour aussi étonnant d’étudier les penseurs socialistes que d’écrire une thèse intitulée « La vie des chevaliers paysans de l’an mille au lac de Paladru ». La quasi-totalité des économistes ignore ce corpus, sauf parfois dans la littérature marxiste. Quant à la pensée écologique française la plus en vogue, elle ne parle que du « vivant », et tend à renvoyer le socialisme à la modernité occidentale, nécessairement écocidaire et colonialiste.

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Il faut donc braver les modes pour s’intéresser à ces vieilles pensées qui, paradoxalement, pourraient trouver une nouvelle jeunesse face aux enjeux socio-économiques et écologiques. Telle est l’impression qui ressort de deux ouvrages : une anthologie des textes de Jacques Viard (1920-2014) présentée par son fils Bruno, Les Esprits fraternels, et l’essai de Gilles Candar, Jaurès et la vie future. L’un et l’autre font appel de la condamnation assimilant l’ensemble du socialisme à un progressisme technologique aveugle.

Une riche culture

Ainsi, Bruno Viard s’inquiète que « les grands combats actuels, l’écologie, la justice sociale, l’antiracisme, le féminisme » soient « condamnés à s’improviser sans racine dans la culture européenne ». Une culture pourtant riche, suggère-t-il, en précurseurs du socialisme et en écrivains ayant compris l’interdépendance sociale, intergénérationnelle et biologique de l’humanité. Dès 1947, son père exprimait ce souci de la « déliaison de l’homme avec la nature, avec la terre, avec le pays et avec les hommes ».

Le travail de ce chercheur atypique qu’était Jacques Viard – au CNRS puis à l’université – a été animé par ce souci. Durant les années 1960, il explore les archives des Cahiers de la quinzaine, la revue animée par Charles Péguy (1873-1914). C’est un des foyers de la pensée socialiste et républicaine, où se cristallisent des alliances et des conflits durables. Alors que Jean Jaurès (1859-1914) et quelques autres, dont Péguy, appellent le mouvement socialiste à défendre l’innocence du capitaine Dreyfus, les marxistes conduits par Jules Guesde refusent de se mêler à cette querelle interne à la bourgeoisie. Deux rapports différents aux institutions républicaines, aux droits de l’homme et à la réaction antisémite s’affirment alors.

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