« Les Formes du visible » : Philippe Descola remet l’histoire de l’art en jeu

Planche anthropologique : poupée des Indiens Tusayan, sud-ouest des Etats-Unis (1894).

« Les Formes du visible », de Philippe Descola, Seuil, « Les livres du nouveau monde », 768 p., 35 €.

Quand un livre révolutionne l’histoire et la théorie de l’art, la géographie de notre monde et l’idée que l’on se fait des relations entre les hommes, les dieux, les animaux et les plantes, on peut le qualifier sans réserve d’événement. A ce genre de renversement mental nous convie calmement Les Formes du visible, le nouvel ouvrage de l’un des plus grands anthropologues français, Philippe Descola, professeur émérite au Collège de France, qui engage le savoir ethnologique au sens large dans ce qui était le domaine réservé des historiens de l’art. Il nous convie à repenser de fond en comble l’idée réductrice que l’Occident a développée de l’art comme représentation et imitation (mimesis) d’une nature extérieure au sujet, afin d’intégrer les fonctions que les images jouent dans les sociétés millénaires que le savoir ethnographique a fait connaître. Sur le temps long et avant la Renaissance en Europe, affirme ainsi l’auteur, l’image a surtout une fonction rituelle et non pas esthétique.

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Fruit d’une dizaine d’années de travail et de lecture, cette somme, où l’analyse scientifique côtoie les anecdotes et les commentaires inspirés de cent cinquante-six illustrations harmonieusement disposées dans le texte, imprime donc un tournant à l’étude de cette réalité, omniprésente aujourd’hui, qu’est l’image.

Efficacité de l’image

Car, pour Philippe Descola, l’image peut bien plus qu’imiter. S’il l’a traquée chez les Achuar de l’Equateur, son terrain de prédilection, magnifiquement décrit dans Les Lances du crépuscule (Plon, 1993), chez les Aborigènes de la terre d’Arnhem, dans Les Très Riches Heures du duc de Berry (1411-1416) ou dans les sculptures médiévales de moines japonais, c’est dans le but de mettre en évidence l’importance d’une dimension souvent négligée par la théorie esthétique, celle de l’effet que les images exercent. Cette efficacité de l’image (son « agence », dit-il) tient à sa capacité de faire apparaître l’invisible, le « non-humain », dieu, esprit ou animal, afin que celui-ci se confonde un temps avec nous. Seul l’Occident moderne, notamment depuis l’invention de la perspective à la Renaissance – qui concentre les lignes de force d’un tableau sur un spectateur unique situé à l’extérieur de la toile –, aurait limité l’essence de l’image à la représentation.

Afin d’en finir avec l’eurocentrisme, Philippe Descola encadre son enquête par quatre « ontologies », terme qu’il ne faut pas prendre, chez lui, dans son acception philosophique classique. Il s’agit plutôt de « modes d’identification » par lesquels les sociétés, civilisations premières incluses, conçoivent les relations entre humains et non-humains. Ces quatre catégories – l’animisme, le totémisme, l’analogisme et le naturalisme – lui avaient servi à classer les collectivités humaines dans son essai Par-delà nature et culture (Gallimard), en 2005. Il les applique, cette fois, à la question de la « figuration ». Si elles élargissent le champ de la pensée occidentale, il n’y a entre ces quatre « ontologies » aucune hiérarchie qui impliquerait de privilégier l’une sur l’autre. Chacune définit un « archipel » qui relie des terres géographiquement fort éloignées, par exemple la Nouvelle-Guinée et la côte ouest du Canada, dans le cas du totémisme. Une tout autre mappemonde se construit au fil des pages.

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