« Les Garçons de la cité-jardin », de Dan Nisand : une âpre enfance dans les rues aux noms de fleurs

Dans une cité de Strasbourg.

« Les Garçons de la cité-jardin », de Dan Nisand, Les Avrils, 384 p., 22 €, numérique 15 €.

Le gamin a arrêté sa mère au milieu de leur promenade. Sur la placette, il y a cette stèle, encadrée de colonnes tronquées, genre Art déco, que surmonte une pergola. Ils y passent presque à chaque fois. Là, il s’est approché et s’est mis à déchiffrer à haute voix l’inscription gravée sur la plaque de bronze. « La fondation Les jardins Hildenbrandt est destinée à aider de jeunes ménages en bonne santé désireux d’avoir des enfants et de les élever dans de bonnes conditions d’hygiène et de moralité. » Pas sûr qu’il ait vraiment compris mais, en tout cas, il n’a pas trébuché une seule fois. Pas même sur le nom propre. « Oh mon petit garçon, s’est-elle écriée, ravie. Mon petit Melvil qui a appris à lire ! » Et une bouffée de fierté a voltigé de l’un à l’autre. Quel âge a-t-il ? 5 ans, à peine plus. Il a appris sans bien s’en apercevoir, avec le nom des rues du quartier. Rue des Lilas, du Jasmin, des Pervenches, des Jacinthes, des Primevères, des Muguets. Il s’en trouve ainsi une bonne vingtaine. Tout un bouquet. Lui, il habite rue des Iris, une maison qui ressemble à celle des voisins. Et à toutes les autres de la cité-jardin.

Derrière les façades rose et crème

Monde clos. Dan Nisand fait de cet ensemble pavillonnaire qu’il situe en périphérie de Mulhouse le décor essentiel de son roman. Née du désir d’un patron alsacien, patriote et paternaliste, d’offrir, au lendemain de la Grande Guerre, des logements aux populations ouvrières, la « cité Hildenbrandt », en bordure de ville, garde encore un peu, trois quarts de siècle plus tard, un côté bocagé et propret. Mais derrière les façades rose et crème se cachent bien des souffrances et des rancœurs. De la rage et de la violence aussi, qui débordent parfois jusque dans les rues aux paisibles noms de fleurs.

Melvil a perdu sa maman quand il était encore bien petit. Il a grandi comme il a pu, entre un père taciturne et colérique et deux grands frères à la caboche fêlée. « Irresponsables, asociaux, meneurs et récidivistes. » Les habitants de la cité ont vécu des années dans la terreur de ces deux-là et des autres abrutis qui les suivaient. Bagarres, insultes, mauvais coups. Un cauchemar que ces frères Ischard : « On ne se fie pas à un Ischard (…). La seule promesse qu’ils aient jamais tenue, c’est de vous esquinter si votre chemin croisait le leur. » Virgile, l’aîné, est une brute secouée d’imprévisibles accès de mélancolie. Jonas, le cadet, une petite frappe sadique. Ils ont fini par disparaître du paysage. Le premier, pris dans une histoire de détournement de mineure, s’est engagé dans la Légion étrangère. L’autre a claqué la porte après avoir cassé la figure à son père. Bon débarras.

Il vous reste 39.22% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.