« Les gens s’arrêtent à ma couleur » : l’art métissé de Raphaël Barontini

Le plasticien français de Raphaël Barontini.

Transformer en œuvre d’art une peau exotique, prisée du monde du luxe et dont le moindre centimètre carré vaut une fortune ? Il y a a priori plus inspirant pour quelqu’un qui s’interroge sur l’histoire coloniale. Raphaël Barontini, 37 ans, a pourtant su tirer parti de huit mois d’une résidence proposée par LVMH et consacrée aux métiers d’art, dans une tannerie de Singapour, Heng Long Leather, spécialisée dans le cuir de crocodile. Convoquant aussi bien les chimères médiévales européennes que le dieu du Nil, Sobek (Soukhos, en grec), mi-homme, mi-crocodile, l’artiste français a exploré le poids symbolique d’un animal adulé, redouté et pourchassé.

Après huit mois en apnée en Asie, dont plusieurs semaines confiné devant sa machine à coudre, il a produit des « pièces à porter », exposées jusqu’à fin juillet au Studio des Acacias, à Paris. Ces selles d’apparat, capes et collerettes n’ont pas vocation à être déclinées en collection. Plus qu’un hymne au luxe, elles sonnent comme un hommage à Sun Ra, ce jazzman cosmique habillé en pharaon, qui, dans les années 1970, voulait sauver les Noirs opprimés sur terre en les envoyant dans l’espace.

« PégaseI » (2020), de Raphaël Barontini.

Cette figure de l’afro-futurisme siège en bonne place dans le panthéon de Barontini, aux côtés du philosophe antillais Edouard Glissant, chantre de la créolisation, qui a bercé son adolescence. Dans le HLM de Saint-Denis où il a grandi, Raphaël Barontini s’est nourri de contrastes, entre un père d’origine italienne et une mère aux racines bretonnes et antillaises. « Le métissage m’était si naturel, confie-t-il, que, dès que je quittais l’Île-de-France, j’avais l’impression de ne pas vivre dans la même France. » Dans cette famille mixte, l’engagement est une seconde nature : le père est communiste, la mère indépendantiste guadeloupéenne.

Auteur de savoureux carambolages

A 18 ans, Raphaël Barontini milite, lui aussi, et préside un comité de soutien à Mumia Abu-Jamal. Sympathisant des Black Panthers, ce journaliste noir condamné à mort pour le meurtre d’un policier blanc clame depuis quarante ans son innocence. Barontini traversera l’Atlantique pour manifester en sa faveur à Philadelphie. Lors de ce tout premier séjour américain, le jeune homme ne visite aucun musée mais « [se prend] dans la gueule l’Amérique qu’on a vue à l’assaut du Capitole des années plus tard », raconte-t-il.

Percussionniste dans une fanfare caribéenne, Raphaël Barontini s’imagine d’abord musicien, avant de bifurquer vers l’art. Nourries de ses lectures postcoloniales comme de l’imagerie du carnaval et de la parade, ses peintures sonnent comme une invitation à croiser imaginaires, identités et époques, à se transformer sans se perdre. L’artiste a tout digéré, ses premiers totems – Velázquez, Goya, Ensor ou Rigaud – comme les peintres afro-américains tels que Kerry James Marshall ou Sam Gilliam.

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