Les histoires sans paroles d’Albin de la Simone

Le chanteur et musicien Albin de la Simone, à Paris, en juillet.

Le DJ Laurent Garnier racontait récemment à M Le magazine du Monde comment il n’avait pu écouter, ni produire, une seule note de musique techno pendant ses premiers mois de confinement. Auteur-compositeur-interprète, Albin de la Simone explique, à son tour, que la pandémie de Covid-19 lui a « coupé la chique ». Plus de couplet ni de refrain ciselés pour cet Amiénois tout juste quinqua, cousin de la génération délicate des Bertrand Belin, Mathieu Boogaerts, JP Nataf ou Vincent Delerm. « L’absence de perspectives, la tension ambiante m’ont un peu séché. Je n’avais plus d’inspiration, ni envie de mots. »

Pourtant, la source musicale de ce pianiste a continué d’irriguer une créativité qui a laissé la parole aux instruments. Au point de façonner un album, Happy End, composé de onze délicieuses miniatures instrumentales. Une « issue heureuse » inaugurant par la même occasion la nouvelle collection, Les InstrumenTôt ou Tard, conçue par son label discographique, Tôt ou Tard (Vianney, Yael Naim, Dick Annegarn, Mathieu Boogaerts…), destinée à accueillir les productions musicales des chanteurs ou chanteuses mettant leur voix en sourdine.

« Nos artistes sont souvent réputés pour leurs textes, alors qu’ils sont aussi de sacrés mélodistes dont il est intéressant de mettre la musique plus en avant », insiste ainsi Vincent Frèrebeau, le patron du label, qui, après celui d’Albin de la Simone, devrait publier dans quelques mois un album instrumental de Vincent Delerm.

Le savoureux fruit du hasard

Alors que l’écriture est habituellement pour lui synonyme de labeur et de souffrance, c’est le cœur léger qu’Albin de la Simone a jonglé avec son instrumentarium. Il a choisi de s’isoler trois jours dans l’antre des Studios Ferber, paradis parisien de l’enregistrement vintage, où il s’est déjà taillé une belle réputation de réalisateur artistique en fignolant quantité d’albums (pour Pomme, Carla Bruni, Miossec, Jeanne Cherhal…).

Entouré de ses instruments préférés – piano Una Corda, mellotron, synthétiseurs Korg 800 DV et surtout l’ARP Odyssey prénommé « Helmut », guitares et basses Epiphone ou Hofner, ukulélé, mais aussi des bizarreries électroacoustiques comme la mandolinette Fischer ou le Springophone… –, Albin de la Simone s’est amusé « comme un enfant dans son parc à jouets ».

Une dimension ludique amplifiée par le tirage au sort des instruments, dessinés sur de petites cartes, devant figurer sur chaque piste de l’enregistrement. Une invitation aux alliances imprévues digne du jeu de cartes Stratégies obliques, imaginé en 1975 par le musicien Brian Eno et le peintre Peter Schmidt pour stimuler la création.

Avec cette large palette, le compositeur, qui est aussi dessinateur (il a signé la pochette solaire de Happy End), aurait pu se contenter de peindre des ambiances. Mais aux rêveries atmosphériques, le chanteur, qui débuta comme pianiste pour Alain Souchon, Angélique Kidjo, Vanessa Paradis ou Alain Chamfort, a préféré le contour plus précis de narrations mélodiques contées par un instrument plutôt que par une voix. En prenant soin de laisser respirer la personnalité de chacun d’eux, jusqu’à entendre le craquement de leur bois ou le grincement de leurs mécanismes.

Laissés à la libre interprétation de chacun, les moments suspendus de Soleil, Merveille, Il pleut, Umami ou du très morriconien La Falaise, s’écoutent comme on regarde un paysage ou une saynète à travers une fenêtre. En se disant qu’après les épreuves, la vie reprend avec encore plus de charme.

Happy End, d’Albin de la Simone, Les InstrumenTôt ou Tard, Tôt ou Tard.