« Les Identités de Mona Ozouf », portrait d’une intellectuelle amoureuse de la République

Mona Ozouf a reçu le prix de la langue française, le 6 novembre 2015 au salon du livre de Brive (Corrèze).

HISTOIRE TV – VENDREDI 8 – 20H50 DOCUMENTAIRE

Alors que certains, avec force propos polémiques, tentent d’imposer l’identité nationale au centre des débats de la campagne présidentielle, la rediffusion du documentaire de Catherine Bernstein consacré à l’historienne et philosophe Mona Ozouf s’offre opportunément comme un heureux bol d’air… iodé. La Bretagne, pays de son enfance (elle est y née Mona Annig Sohier en 1931, à Lannilis [Finistère]), tient une place de choix dans ce film qui sort de la biographie convenue pour proposer une ballade empreinte de mélancolie sur les chemins de l’identité.

Des chemins parsemés de doutes et de questionnements qui s’enracinent dans son enfance, marquée lorsqu’elle à 4 ans par la perte de son père, instituteur et défenseur de la langue bretonne. Mais aussi par un sentiment de solitude – comblée par la lecture – et d’enfermement près d’une grand-mère au français matinée de breton et d’une mère perdue dans la « religion du chagrin » après la mort de son mari.

Tiraillée entre trois mondes

Pas d’apitoiement cependant chez la petite Bretonne devenue grande historienne qui, de retour sur les bancs de l’école primaire de Plouha – là même où officia sa mère, institutrice –, fait partager à de jeunes élèves son amour de l’école républicaine, lieu protecteur des menaces extérieures, de la douleur, à la porte de laquelle on dépose ses particularités.

« Perplexe », ainsi définit-elle sa jeunesse tiraillée entre trois mondes – la maison vouée à la Bretagne, l’école républicaine et l’Eglise catholique – qui professent des croyances différentes. Au temps des « je » pluriels succédera, pour l’agrégée de philosophie, celui des rencontres qui guideront ses choix plus sûrement que la vocation. Ce « nous », « chaleureux », de son bref engagement communiste aux côtés de jeunes historiens qui « n’avaient pas encore d’œuvre mais déjà l’idée d’en faire une ». Une bande sans laquelle elle n’aurait pas écrit, dans laquelle on retrouve Emmanuel Le Roy Ladurie, Maurice Agulhon, Denis Richet, Jacques Ozouf, son époux, et bien sûr François Furet, avec lequel elle signera en 1988 le Dictionnaire critique de la Révolution française (Flammarion), qui suscitera maints débats et polémiques.

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C’est là précisément, dans cette période, que se fonde selon l’historienne notre rapport difficile – sinon violent – à l’identité. « Tout vient de la Révolution française parce qu’une fois décapité le roi, il fallait trouver une unité aussi forte (…), dit-elle. Du coup il y a eu une sorte d’obsession de “la France une et indivisible” qui a été très inamicale aux identités culturelles. »

Tour à tour silhouette frêle se promenant sur les rivages de son enfance bretonne, historienne et philosophe expliquant avec clarté la controverse des Lumières entre Thomas Paine (1737-1809) et Edmund Burke (1729-1797), ou encore citoyenne dialoguant sur l’idée de nation avec le rappeur Abd Al Malik, auteur de Camus, l’art de la révolte et d’une adaptation de la pièce Les Justes

Au fil d’un « je » qui s’énonce dans l’ambivalence de ses appartenances, Catherine Bernstein tisse avec une infinie délicatesse le portrait intime et intellectuel d’une femme pour qui, aujourd’hui, la question n’est pas tant de se demander qui nous sommes, mais bien qui est l’autre.

Les Identités de Mona Ozouf, de Catherine Bernstein (Fr., 2020, 52 min). Histoire TV