Les Jordaniennes en quête de travail et d’autonomie financière

Doa Jibarat, 19 ans, travaille sur une machine d’exploitation à l’usine d’électroménager Rifco, à Sahab, en Jordanie, le 28 juin.

Au bout de la ligne de production, Inas contrôle l’emballage de flacons de produits détergents. Ni son diplôme en comptabilité ni ses précédentes expériences professionnelles ne la destinaient à travailler comme superviseuse dans une usine. Mais cette Jordanienne de 34 ans n’a pas de regrets : elle affirme s’épanouir et compte grimper les échelons au sein de la manufacture où elle est employée depuis le printemps 2020. Pour elle, comme pour Nivine et Fatima, des changements personnels ou la rude crise économique en Jordanie, nécessitant de multiplier les revenus d’une maison, leur ont fait sauter le pas : rejoindre des métiers peu courants pour des femmes, mais des métiers qui leur assurent, disent ces trentenaires, des droits et une stabilité. « Je peux soutenir ma famille, assurer notre dignité », lance Inas Shenawi, dans les locaux de l’usine Combaj, dans la banlieue d’Amman. Célibataire, son rôle de soutien familial est devenu primordial car son père n’est plus en mesure de travailler, après une crise cardiaque. « Je suis autonome financièrement », se félicite Nivine Madi, jordanienne de 35 ans et mère de deux enfants. Elle officie au rayon boucherie du supermarché Kareem, à Zarka, non loin de la capitale. C’est d’ailleurs la première femme bouchère du pays.

Mais le salaire mensuel de ces femmes reste peu élevé : au-dessus du revenu minimum (260 dinars jordaniens, soit 307 euros), mais en dessous du salaire moyen (550 euros, ce que gagne un enseignant). Pourtant, elles jugent leur travail salutaire. « J’ai davantage confiance en moi aujourd’hui », estime Fatima Khashqa, réfugiée syrienne, ouvrière chez Safe Techno Plast, une fabrique d’ustensiles en plastique située dans une zone industrielle du grand Amman. Mais pousser les portes d’industries qui, à la différence de celles du textile ou de l’alimentation, n’ont pas la tradition d’employer des femmes, n’était pas évident. Plus jeunes, Dua’a, jordanienne de 22 ans, et Amal, syrienne de 20 ans, se souviennent du choc en découvrant « un univers masculin » dans l’usine d’appareils électriques, Refco, où elles ont été embauchées. Depuis, elles se sont habituées, même si ces métiers sont peu valorisés socialement.

La force des traditions

Objet d’innombrables études, le faible emploi des femmes en Jordanie est notoire : le pourcentage des femmes actives n’atteint pas 15 %, un chiffre plus bas que dans des pays arabes voisins. Et ce n’est pas faute d’éducation. La scolarisation des filles n’a cessé de progresser, et les étudiantes sont plus nombreuses que leurs pairs masculins sur les bancs de l’université. Lorsque les femmes réussissent à entrer sur le marché du travail, la majorité exerce des emplois qualifiés. Leur présence est d’ailleurs considérable dans l’éducation ou la santé. Des avocates de renom ont même été pionnières dans le combat pour la justice sociale. Mais les traditions sont fortes. L’association tenace entre la femme et le foyer (57 % des Jordaniens interrogés en 2014 estimaient que les enfants d’une femme active souffraient de cette situation), divers obstacles (comme l’accès à des transports fiables et sécurisés) ou discriminations freinent l’intégration des femmes. Même malgré le combat mené depuis des années par des féministes jordaniennes.

Et la pandémie de Covid-19 a aggravé la crise économique en Jordanie. Le chômage atteint 25 %, et il est deux fois plus élevé chez les jeunes. Parce que, depuis plus d’une décennie, le marché du travail n’est plus en mesure de créer assez de nouveaux emplois, diverses stratégies nationales récentes ont mis en avant le secteur vocationnel comme accès à l’emploi. Quoique le sujet fasse débat, des économistes y voient un outil pour résorber le chômage. Cette stratégie attire, par ailleurs, l’attention de bailleurs de fonds internationaux ou occidentaux, qui se focalisent aussi sur l’emploi des femmes, tout comme sur l’insertion des réfugiés syriens – pour des raisons politiques afin d’éviter une émigration vers l’Europe.

Nivine Madi, 36 ans, a choisi de travailler comme bouchère. Amman, Jordanie, le 28 juin 2021.

C’est par une formation professionnelle délivrée par le Business Development Center (BDC), un organisme jordanien de services, et financée par l’Agence française de développement (AFD), que Nivine, Inas ou Fatima ont intégré leur emploi actuel. Les femmes représentent plus de 40 % des personnes formées jusqu’ici à travers l’initiative Tanmyeh (« développement », en arabe), qui s’inscrit dans un programme plus large de financement de projets de développement dans des pays affectés par la crise syrienne (Jordanie, Liban, Turquie). Celles, majoritaires, qui ont accédé à un emploi après leur formation bénéficient d’un contrat et d’une sécurité sociale. Elles ont aussi un suivi régulier par l’équipe du BDC. L’enjeu est de rendre ces emplois durables.

Mais l’un des obstacles à l’emploi des femmes, c’est la « culture de la honte ». Cette expression revient souvent dans les propos de Nivine ou d’Inas et elles la regrettent. Dans leurs mots, il s’agit de tout à la fois : de la stigmatisation associée aux métiers manuels et de l’opprobre jetée sur les femmes qui pratiquent des métiers « non conventionnels. » En faisant ses armes comme bouchère, Nivine a dû affronter les remarques cassantes de clients qui trouvaient qu’une femme n’était pas à sa place derrière ce comptoir, voire qui refusaient qu’elle les serve. « Ça a été très dur au début. » Elle en a fait un « défi » à relever, jusqu’à gagner leur confiance. Même chose pour Inas qui entend souvent son entourage lui dire : « Tu as étudié, tu es une femme, comment peux-tu travailler dans une usine ? » Mais, même si ces propos la blessent, elle fait le bilan de ses années d’emploi, y compris ses mois en usine, et elle se sent utile. Fière d’avoir pu aider financièrement ses sœurs pour qu’elles aillent à l’université. 

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Normes sociales

S’émanciper des normes sociales est aussi une lutte personnelle. « Parce qu’[elle est] mariée », Fatima, originaire d’une région rurale de Syrie et qui a étudié jusqu’au secondaire, a été plus embarrassée, au départ, par la mixité dans l’usine qu’elle devait rejoindre : une barrière culturelle pour les femmes – syriennes ou jordaniennes – qui viennent d’un milieu conservateur, inquiètes pour leur réputation ou craignant de subir un harcèlement. Elle dit se sentir finalement « en sécurité » aujourd’hui. Il faut dire que son employeur, Abdel Hafez Mouaffaq, industriel originaire d’Alep, qui dirige l’entreprise Safe Techno Plast, a fait le choix de séparer autant que possible les espaces entre les hommes et les femmes afin de prévenir les réticences de ces dernières. « On ne mixe les lieux qu’avec les ouvriers hommes que l’on connaît, pas avec ceux de passage. En Syrie, j’employais déjà des femmes. Je pense qu’elles doivent travailler pour prendre soin de leurs enfants. De plus, les femmes sont plus stables. Ici, elles représentent un tiers des employés. » D’autres patrons procèdent autrement : chez Refco, qui fabrique des appareils électriques dans une zone industrielle proche d’Amman, plus de 60 % des employés sont désormais des femmes sur les lignes de production, et les ateliers sont mélangés.

Arabia Nimer, 22 ans, travaille au remplissage et au conditionnement à l’usine Safe Technology. Elle fait ce travaille pour pouvoir étudier le droit - elle travaille un semestre et étudie l’autre. Amman, Jordanie, le 28 juin 2021.

Et pour aider ces femmes, certains employeurs cherchent des solutions. Avant la pandémie de Covid-19, M. Mouaffaq a cherché à identifier un endroit pour ouvrir une garderie, peut-être en la partageant avec d’autres usines voisines. Un amendement de la loi du travail a élargi les conditions qui contraignent les entreprises à assurer ce service, une mesure jugée essentielle par les promoteurs de l’emploi des femmes. Autre révision, l’égalité de salaire entre les hommes et les femmes est désormais inscrite dans la loi. Mais encore faudra-t-il qu’elle soit appliquée.

La crise qui frappe n’empêche pas de se projeter. Nivine est déterminée à ouvrir sa propre boucherie, en n’y employant que des femmes. Inas aspire à devenir attachée commerciale au sein de l’entreprise où elle travaille, avec un meilleur salaire. Fatima, elle, aimerait suivre d’autres formations. Elle considère déjà sa progression rapide au sein de l’usine comme une réussite personnelle.

Cet article est réalisé dans le cadre d’un partenariat avec l’Agence française de développement