Les Kolinka, trois générations face à la Shoah

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Publié aujourd’hui à 03h19, mis à jour à 16h03

Sur l’enveloppe déchirée, quelques mots au stylo. « Très très précieux. Lettres de mes petits-enfants. » Le courrier est tombé quand Ginette Kolinka a ouvert l’album souvenir du voyage en Pologne. « Ah, c’était là, ça ? » La vieille dame est heureuse d’avoir remis la main dessus. A 96 ans, elle dit en riant qu’elle a parfois « la mémoire qui fout l’camp », qu’elle passe son temps à chercher dans ses papiers celui qu’elle a égaré. D’ailleurs, elle a oublié qu’elle a griffonné des notes sur un bloc à en-tête du Golden Tulip Hotel de Cracovie et qu’elle les a rangées avec les deux lettres de ses petits-fils, dans l’enveloppe déchirée. Elle y commentait la journée : « J’en reviens (…) Pas détendue, Ginette. »

C’était en novembre 2013, pour les vacances de la Toussaint. Ginette Kolinka, matricule 78599, rescapée d’Auschwitz-Birkenau, est retournée avec sa famille sur les lieux de sa déportation. Ce n’était pas la première fois qu’elle y revenait, ni la dernière, elle y accompagne encore des lycéens, habituellement une à deux fois par mois. En revanche, c’était la première fois que l’ancienne déportée qui a mis tant d’années à parler de son histoire y était avec son fils, Richard Kolinka, ex-batteur de Téléphone, sa belle-fille, Hélène Kolinka, ses petits-fils, Mathis et Roman Kolinka, et Yoko, l’épouse de Roman. Trois générations de Kolinka sont revenues vivantes à Birkenau, comme un bras d’honneur à ceux qui avaient si soigneusement planifié leur extermination.

Eviter la douceur d’une belle journée

Ce jour-là, la famille pose pour la photo sous l’inscription « Arbeit macht frei ». Il fait beau, au-delà des barrières le ciel est presque bleu. Richard a ouvert son manteau, Ginette, lunettes de soleil sur le nez, toute petite entre Mathis et Roman, porte juste un gilet. Pourtant, si elle a voulu venir en novembre, si elle a préféré ne pas attendre le printemps, c’est justement pour éviter la douceur d’une belle journée.

« Mon fils chéri, les paroles ne pourront jamais décrire ce qu’on a supporté, ce à quoi on nous a réduits. » Ginette Kolinka

Comment raconter l’aube par –25 °C, les camarades qui crèvent de froid debout pendant l’appel, les cadavres amoncelés sous la neige, le métal glacé des wagonnets qui arrache la peau des mains, la terre gelée, dure comme la pierre, sur laquelle trébuchent des silhouettes courbées, hagardes, affamées ? Comment raconter l’hiver de Birkenau quand le gazon ondule sous le vent et que les pâquerettes éclatent de gaîté ?

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