« Les Lanceurs de feu », de Jan Carson : de part et d’autre du brasier nord-irlandais

« The Salmon of knowledge » (« le saumon de la sagesse »), sculpture en céramique érigée en 1999 au bord du fleuve Lagan, à Belfast.

« Les Lanceurs de feu » (The Fire Starters), de Jan Carson, traduit de l’anglais (Irlande du Nord) par Dominique Goy-Blanquet, Sabine Wespieser, 384 p., 23 €.

La paix en Irlande du Nord ? D’une « fragilité presque insupportable ! », analysait l’autrice irlandaise Jan Carson dans une tribune envoyée au Monde, au printemps 2021. L’écrivaine avait 18 ans quand fut signé, en 1998, l’accord du Vendredi Saint, qui mettait fin à trente ans de guerre civile. Elle avait alors, dit-elle, cru naïvement que l’Irlande du Nord aurait un visage très différent deux décennies plus tard. Or, si le pays est plus paisible qu’autrefois, les « Troubles » n’ont pas disparu. « Nous nous sommes habitués à un bas bruit constant d’intimidations, de sectarisme et de violence, tout ce que nous avons toléré est devenu le statu quo. Quand des amis étrangers s’enquièrent de la situation à Belfast, je réponds : “C’est un brin tendu, en ce moment.” Ça fait vingt ans que je répète cette phrase. »

Creuser avec des mots jusqu’aux racines profondes, jusqu’à la moindre radicelle de cette tension inextirpable : tel est le projet de son roman Les Lanceurs de feu. Un défi, assurément, quand les mots restent dangereux comme des lance-flammes. Et quand unionistes et partisans de la réunification sont incapables de s’entendre sur le nom même de leur morceau d’île – Irlande du Nord ? Nord de l’Irlande ? Ulster ?

« A Belfast, une ville avec deux rives et un fleuve brun boueux qui les colle l’une à l’autre, mieux vaut éviter d’appeler un chat un chat », écrit Carson. « La vérité est un cercle vu d’un côté et un carré vu de l’autre. » Côté cercle, voici Jonathan Murray, médecin élevant seul et dans l’effroi sa fille Sophie, un « bébé psychopathe » né avec le pouvoir de faire le mal. Coté carré : Sammy Agnew, un ancien paramilitaire loyaliste, « capable de détruire tout ce qu’il a envie de détruire ». Sammy explique à son fils, Mark, que « la violence se transmet comme les maladies cardiaques ou le cancer, et que cette sorte de maladie, Mark l’a attrapée de lui ». Au-dessus de ces deux pères, de part et d’autre du fleuve, s’élèvent les lueurs de feux gigantesques allumés un peu partout dans Belfast, en cet été 2014, par des incendiaires anonymes en jeans et sweats à capuche.

Pulsion pathologique

On ne connaîtra jamais exactement le motif de ces « grands feux ». Dans quel but arroser des voitures d’essence et transformer des immeubles en torches géantes ? Dans la vie de tous les jours, le conflit religieux s’estompe de plus en plus en Irlande du Nord. Les « vraies raisons » des fauteurs de troubles semblent parties en fumée, elles aussi. Reste « le besoin de casser d’un coup sec, de détruire », écrit Jan Carson. C’est cette pulsion ­ « infecte », pathologique, qui conduira un jour Sammy dans le cabinet de Jonathan.

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