Les miroirs sans tain d’Yves Ravey

L’écrivain Yves Ravey, à Paris, en mars 2021.

Voilà une chose à laquelle on ne s’attend pas avant d’interroger Yves Ravey : l’intensité et l’absence d’ironie avec lesquelles il parle de ses personnages. La précision dont l’ancien professeur de français et d’arts plastiques fait preuve, de son bureau à Besançon (Doubs), pour évoquer leur trajectoire et ce qui les agit peut étonner, quand on fréquente de longue date ses romans – Adultère est le dix-septième (tous ont été publiés chez Minuit, à l’exception du premier, La Table des singes, paru chez Gallimard en 1989). Ceux-ci semblent toujours se tenir à la lisière de la parodie du roman noir, sans pour autant tomber dans le pastiche. Des narrateurs louches y multiplient les mauvais coups dans des coins souvent peu engageants, entre fast-foods, zones industrielles et parkings. Leurs actes sont décrits, mais pas leurs raisons. Pas de psychologie dans ces textes dopés au béhaviorisme. Alors sa manière de déplier, de son accent bisontin, la somme des circonstances qui les mènent à se comporter comme ils le font surprend. Elle n’épuise pas, cependant, le charme d’une œuvre (à laquelle l’épatante revue Décapage consacre son dossier – Flammarion, 176 p., 16 €), dont on a tenté de faire un tour en quelques points saillants avec l’écrivain. Même si le mot « écrivain » lui semble bien pompeux pour parler de lui, qui préfère se voir en « auteur » de romans et de pièces de théâtre.

Noms

Les noms de ses personnages « conditionnent », pour Yves Ravey, la possibilité de commencer un roman : « Je ne peux pas écrire si ce point-là n’est pas établi pour de bon. » C’est une affaire de sonorités autant que d’imaginaire charrié par un patronyme, à partir desquels l’auteur se sent capable de « dessiner » son protagoniste, de « s’infiltrer dans sa peau » – les narrations à la première personne du singulier ont sa faveur –, pour donner corps au roman.

Il s’est écoulé « trois ou quatre mois » entre le moment où Yves Ravey a commencé à réfléchir à ce qui allait devenir Adultère et celui où lui est « apparu » le nom du narrateur, Jean Seghers. « Je n’ignore pas, bien sûr, que “Seghers” est porteur d’une histoire, d’une charge intellectuelle », dit l’écrivain, pour qui ce nom renvoie immédiatement à l’éditeur Pierre Seghers (1906-1987), résistant, éditeur d’Aragon, d’Eluard… Mais si ce nom lui plaisait, c’était d’abord « à cause du “g”, du “h”… ». D’une alchimie mystérieuse. Le narrateur n’est par le seul à devoir être baptisé. Dans Adultère, il y a un Walden, qui fait signe à l’écrivain Henry David Thoreau (1817-1862), qu’Yves Ravey « n’a pas vraiment lu », mais dont « Borges parle tellement bien dans ses cours sur la littérature… » « “Thoreau”, je pense que je ne pourrais pas l’utiliser pour un personnage, mais dans “Walden” [il prononce Valden ], on peut entendre une sorte de connotation allemande, ça donne une assise », ajoute-t-il. Citons aussi Remedios, l’épouse de Seghers, dont Yves Ravey a compris après coup qu’elle était un souvenir de Cent ans de solitude, de Gabriel Garcia Marquez (Seuil, 1968). A l’entendre parler de ces noms, de l’importance de leur graphie et de leur sonorité, on en vient à se demander si Yves Ravey ne serait pas un pseudonyme choisi pour ses doubles « v » et « y » et son euphonie. « C’est mon nom de naissance », revendique-t-il avec un brin de fierté.

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