« Les nuits d’amour sont transparentes », de Denis Podalydès : le feuilleton littéraire de Camille Laurens

« Les nuits d’amour sont transparentes ». Pendant “La Nuit des rois” », de Denis Podalydès, Seuil, « La librairie du XXIe siècle », 272 p., 21 €, numérique 15 €.

« TOÏ TOÏ TOÏ »

« Sans jouer le désenchantement du comédien qui commence à en avoir beaucoup vu, je voudrais montrer l’ordinaire d’une vie que l’on a coutume de percevoir comme nécessairement et toujours extraordinaire. Et j’aimerais évidemment qu’on perçoive le caractère un peu, parfois, extra-ordinaire de cet ordinaire. » Tel était le projet du premier livre de Denis Podalydès, Scènes de la vie d’acteur, un recueil de chroniques paru en 2006 (Seuil/Archimbaud). Quinze ans plus tard, le sociétaire de la Comédie-Française revient à ce désir, mais en le focalisant sur un travail bien précis : sa participation à la création de La Nuit des rois, de Shakespeare (1602), par le grand metteur en scène allemand Thomas Ostermeier, en 2018. Dans Les nuits d’amour sont transparentes, titre emprunté à une réplique de la pièce, il nous en montre toutes les étapes, depuis les exercices tâtonnants des premières répétitions jusqu’à la générale, en passant par ses liens avec la troupe et la trame d’émotions qui constitue son quotidien.

Ironie de la vie, cette pièce « pleine de drôlerie et d’instants perdus, hagards, où la folie (…) met le monde hors de ses gonds », il a rêvé de la monter lui-même ; mais son admiration pour Ostermeier est si grande qu’il exulte d’être un « instrument dans [les] mains créatrices » du « Maître ». « Je suis un petit chien affamé, un enfant attentif, concentré dans le pur désir de jouer. » Pour tous les amateurs de théâtre, c’est aussi une pure joie que d’assister à la rencontre de ces deux hommes de l’art dans leur confrontation à un immense texte, ici traduit par l’écrivain Olivier Cadiot. Podalydès, pour décrire leur travail, a souvent recours à des métaphores ouvrières. Les répétitions sont « un vaste chantier » avec « des tranchées, des excavations, des puits de mines parcourues de galeries », et il faut « mettre les mains dans le cambouis », « creuser la matière » ; ou bien c’est « un petit atelier d’artisan » où travailler « la masse sonore élastique » du texte : « L’acteur l’aplatit ou le met en boule comme une pâte. » Il n’est pas jusqu’au traducteur présent sur le plateau qui, dans une saynète fantasmée, ne manie la cisaille quand les acteurs défilent auprès de lui avec leurs plaintes : « Docteur, j’ai du mal à déglutir sur ma réplique (…), si vous pouviez un tant soit peu la raccourcir. »

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