Les nuits milanaises de Gabriele Basilico

Par Diane Lisarelli

Publié aujourd’hui à 07h00

Ce sont les images d’un monde englouti qui ressurgit à la faveur d’une suite d’étranges coïncidences. Un livre pensé dans les derniers feux des années 1970 et, depuis, ajourné, disparu, oublié, recouvert par d’autres projets formant une œuvre immense : celle de Gabriele Basilico, photographe milanais né en 1944 et mort en 2013, qui, par son travail documentaire et poétique sur la ville et les paysages urbains, a marqué l’histoire de son art.

Dans l’univers clos des night-clubs érotiques milanais de la fin des seventies, c’est un microcosme en voie d’extinction que Basilico immortalise, loin de ses images en noir et blanc qui l’ont rendu célèbre, des vues urbaines où les humains sont absents. Ici, tous les clichés ou presque sont traversés par des corps. Femmes et hommes, tantôt nus, tantôt costumés à grand renfort de bikinis pailletés, vestes lamées, slips échancrés, escarpins fourrés, cagoules intégrales, boas, capes ou fouets.

En 1976, jeune diplômé de l’École polytechnique de Milan, Basilico hésite encore entre l’architecture et la photographie. Celle-ci lui sert déjà à explorer la périphérie industrielle de la capitale lombarde, symptôme de la croissance violente de la ville capitaliste et ses contradictions. C’est un peu par hasard qu’il se retrouve avec un appareil dans un night-club de Rimini. Au Lady Godiva, établissement adjacent au Grand Hotel – que Fellini aimait –, il fait peu de photos mais reste la nuit entière, fasciné.

Sans jugement ni voyeurisme

De retour à Milan, Basilico continue d’explorer ces lieux du strip-tease et de l’avanspettacolo, forme de revue légère, née dans les années 1930, mêlant comédie, musique et danse. Pendant plusieurs mois, il se joint aux militaires en permission et aux retraités qui forment le public parsemé de ces endroits fanés.

Là, il se voit généreusement accorder le libre accès aux coulisses et aux loges et photographie avec délicatesse, sans jugement ni voyeurisme, danseuses, travestis, performeurs, strip-teaseuses, culturistes, clowns, techniciens ou employés. Entre joie pure et mélancolie fardée, il y a aussi, dans les regards qui traversent ces images du jeu, du défi, de la confiance et de la curiosité.

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Le projet, baptisé Non recensiti (sous entendu les spectacles « non recensés » dans les journaux sérieux) par son amie et complice la journaliste Tamara Molinari, séduit un éditeur. Une maquette est réalisée mais, dans l’impossibilité d’identifier précisément les sujets, la publication est ajournée, jusqu’à être oubliée. Entre-temps, Gabriele Basilico présente au Pavillon d’art contemporain de Milan ses portraits d’usine, travail fondateur intitulé Milano. Ritratti di fabbriche.

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