« Les pays du Nord ne doivent pas se contenter de payer ceux du Sud pour protéger les forêts tropicales »

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Les forêts du parc Moukalaba Doudou, au Gabon, en octobre 2019.

Tribune. Dans les pays du Sud, la croissance démographique conjuguée à la faible croissance des rendements agricoles crée des pressions sur les écosystèmes. L’augmentation de la demande internationale de produits agricoles et celle, émergente, de biocarburants, se rajoutent aux dynamiques internes pour engendrer une déforestation massive. Avec en moyenne 10 millions d’hectares perdus chaque année, soit quelque 14 % des émissions de CO2 liées aux activités humaines, la déforestation est principalement concentrée dans les pays en développement. Si elle tend à se ralentir en Asie, elle s’accroît en Afrique et augmente à nouveau depuis 2015 en Amazonie brésilienne, après une décennie de baisse sensible.

Environ un tiers de la déforestation est lié au commerce international, ce qui montre toute l’importance de réduire la déforestation importée dans les biens que nous consommons. Mais la population s’accroît dans les pays tropicaux et les modèles de consommation se rapprochent de ceux des pays industrialisés. Les politiques qui seront adoptées par ces pays seront donc décisives pour parvenir, à terme, à arrêter la déforestation.

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Les forêts ne sont pas des biens publics mondiaux ou des communs globaux. On doit distinguer les ressources qu’elles abritent (bois, foncier, ressources génétiques, etc.) des services écosystémiques qu’elles fournissent (puits et stock de carbone, réservoir de biodiversité, régulation hydrique, cycle des pluies, etc.). Les ressources relèvent de la souveraineté des Etats et les acteurs publics ou privés − dont des communautés − disposent sur celles-ci de divers droits de propriété. Seuls les services peuvent être considérés comme des biens publics mondiaux, dont le maintien dépend des modes de gestion de ces ressources.

Construire un agenda commun

Dès lors, faut-il que la « communauté internationale » rémunère les pays forestiers tropicaux pour les services que les écosystèmes rendent à l’humanité ? Cette demande est souvent formulée par des responsables politiques des pays concernés, qui mettent en avant le manque à gagner que représenterait la conservation des forêts au lieu d’organiser leur conversion à des activités agricoles et minières. Le mécanisme international REDD+ (pour réduction des émissions liées à la déforestation et à la dégradation), potentiellement lié à un marché international des réductions d’émissions de gaz à effet de serre − le « marché carbone » − a été instauré sous l’égide de l’Organisationn des Nations unies en écho à ces demandes. Il se veut être un programme de « paiement aux résultats ». Les rémunérations prévues ne visent toutefois pas à « payer pour les services rendus par les écosystèmes », mais à rémunérer les pays pour leurs efforts de conservation des forêts par des politiques et des mesures débouchant sur des résultats − essentiellement la baisse de la déforestation.

La différence n’est pas mince. La prendre au sérieux suppose que les payeurs potentiels (les pays industrialisés) ne se contentent pas d’un « résultat », qui peut parfois n’être qu’une hausse de la déforestation moindre qu’anticipée, mais qu’ils établissent les relations de cause à effet entre le résultat constaté et les politiques publiques mises en œuvre pour l’obtenir. Si la baisse de la déforestation est liée à la baisse du prix de l’huile de palme ou du soja, est-il judicieux de « récompenser » un pays ? Il est pour le moins singulier que le Fonds vert pour le climat ait rémunéré en 2019 le Brésil pour une déforestation moindre qu’en 2014-2015, alors que la politique vis-à-vis de la forêt a radicalement changé depuis l’avènement de Bolsonaro.

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S’interroger sur la façon dont les résultats sont produits veut dire aussi ne pas se contenter de laisser les pays « faire le job » pour pouvoir les payer ensuite, mais investir massivement à leurs côtés afin de pouvoir maîtriser les causes directes et indirectes de la déforestation.

La priorité est de construire un agenda commun entre lutte contre la déforestation et sécurité alimentaire. Sans cela, non seulement les gouvernements du Sud n’entreront pas dans des logiques de coconstruction, mais les politiques environnementales et agricoles continueront d’être antagonistes.

Qualité et cohérence

Une intensification écologique passant par de l’agroécologie, des associations cultures-élevage et de l’agroforesterie, devrait devenir la priorité des politiques publiques.

L’investissement doit aussi viser la clarification et la sécurisation des droits fonciers, non seulement pour protéger les communautés contre les accaparements de terres, mais aussi pour créer les conditions de long terme propices à la plantation d’arbres. Il est également essentiel de financer des politiques favorisant la transition démographique, notamment en Afrique, en mettant l’accent sur l’éducation des filles et l’autonomie économique des femmes.

Faut-il pour autant abandonner le principe du « paiement aux résultats » de REDD +, sur lequel les pays se sont engagés à la COP21 ? On peut, tout au moins, l’interpréter. Le seul critère intelligent est celui de la qualité et de la cohérence des politiques publiques qui ont potentiellement des impacts sur les forêts. On peut évaluer l’effectivité des mesures destinées à contenir la déforestation (contenu des législations, aménagement du territoire, efforts de mise en œuvre, gouvernance…) et celle des sanctions contre les auteurs d’infractions. Une expertise collective indépendante, sous l’égide conjointe des Conventions climat et biodiversité des Nations unies, devrait pouvoir évaluer qualité et cohérence des politiques publiques.

Les pays du Nord ont à faire aussi, chez eux, leur part du travail. Il est nécessaire de revoir les accords commerciaux internationaux à l’aune des politiques publiques menées et des risques de déforestation associés. Il conviendra également de moduler les tarifs douaniers (taxes à l’importation) pour favoriser des produits certifiés « zéro déforestation ». Enfin, il faudra faire évoluer les modes de consommation en limitant la part de la viande, en renforçant l’autonomie protéique (réduire la dépendance au soja) et en abandonnant les biocarburants de première génération.

Alain Karsenty est économiste au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD).