« Les Terres promises », de Jean-Michel Guenassia : cinq garçons dans le siècle

L’écrivain Jean-Michel Guenassia, à Paris, en 2015.

« Les Terres promises », de Jean-Michel Guenassia, Albin Michel, 624 p., 22,90 €, numérique 16 €.

Chez Alexandre Dumas, Vingt ans après indique le laps de temps entre deux aventures de ses fougueux mousquetaires ; pour Jean-Michel Guenassia, douze ans est le temps que les lecteurs auront attendu pour savoir ce que sont devenus les membres du Club des incorrigibles optimistes (Albin Michel, 2009), découverts au temps suspendu de la guerre froide, en 1959, sur le demi-siècle qui suit, de 1962 à 2007. Et l’ombre de Dumas plane sur cette fresque colorée, tant par la verve et la fluidité du style que par l’audace des rebondissements et la construction chorale, feuilletonesque en diable.

De l’arrière-salle du Balto, place Denfert-Rochereau, à Paris, avec ses joueurs d’échecs habités par des rêves et des espoirs sans avenir, à une forêt aux confins de l’Oural, où un idéaliste communiste s’est finalement transformé en starets des récits de Tolstoï, tous ont entendu l’appel de l’ailleurs, par désir de s’accomplir ou simple abandon aux hasards du sort.

Igor, Leonid et Werner, naufragés du monde soviétique, sont bien là, incapables de se déprendre de leurs contradictions, et si Sacha se suicide, Igor cherche sa place, en Israël et finalement en URSS, où il est interné avant de reprendre sa mission altruiste de médecin des humbles. Mais l’intrigue s’attache surtout aux frères Marini, Franck et Michel, qui, les premiers, dilatent la géographie du récit – l’un déserteur, choisit d’agir en Algérie pour aider le pays neuf à s’inventer au nom de l’idéal marxiste, tandis que l’autre, errant après des fantômes féminins qui s’échappent toujours, découvre en photographe une façon de témoigner du monde, de Florence submergée par une inondation dantesque à Prague, quand le rideau de fer s’effondre.

Servir le dieu des orthodoxes

Agir et témoigner. Une double vocation aussi exaltante qu’éprouvante. Devant la crue de l’Arno, Michel se fait militant : « Pour que les gens sachent, pour qu’ils comprennent ce qui s’était passé ce jour-là à cet endroit. Il ne faut surtout pas oublier. On existe parce qu’on se souvient. » Comme son frère, qui devient un moine-soldat au service de l’Algérie avant de servir le dieu des orthodoxes. Jusqu’à être tenu pour un saint, ce qu’il refuse : « Je n’ai rien fait pour cela. Je me suis fait dépasser par les événements. Je n’ai rien demandé, je voulais juste découvrir la vérité, être enfin en paix avec moi-même. » Dieu serait-il « le nom que nous donnons à notre douleur » ? Si la pirouette vaut pour plus d’un protagoniste de cette épopée des simples, du Maghreb et d’Israël à la Russie, le propos de Jean-Michel Guenassia ne se réduit pas à cette relecture éthique et politique du monde par des rêveurs qui se heurtent à la brutalité du réel.

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