Les transfuges de classe, phénomène de la rentrée littéraire

« Est-ce que je suis condamné à toujours espérer une autre vie ? », écrit Edouard Louis dans « Changer : méthode ».

L’écrivain Edouard Louis l’appelle « son odyssée » : ce voyage de la vie qu’il décrivait dans En finir avec Eddy Bellegueule (Seuil, 2014) à celle qu’il s’est construite à force de transformations – voix, nom, corps, lectures, vocabulaire – a effacé « une par une les traces de ce qu[’il a] été ». Mais voilà que, alors qu’il est arrivé au terme de cette odyssée, les souvenirs d’enfance se font plus nostalgiques. « Je voudrais revenir dans le temps… », écrit-il dans Changer : méthode, paru le 16 septembre au Seuil. « Est-ce que je suis condamné à toujours espérer une autre vie ? »

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Cette rentrée, ils sont plusieurs auteurs à s’intéresser au parcours des « transclasses », le leur, comme Edouard Louis, ou celui de leurs semblables. Dans Et tes parents, ils font quoi ? (JC Lattès), le journaliste Adrien Naselli, fils d’un chauffeur de bus et d’une secrétaire, est allé rencontrer des parents d’autres « transfuges de classe », comme on les nomme aujourd’hui : les politiques Aurélie Filippetti et Najat Vallaud-Belkacem, la journaliste Rokhaya Diallo, le magistrat Youssef Badr, pour ne citer que les plus connus.

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La philosophe Chantal Jaquet, qui a forgé le terme de « transclasse » dans Les Transclasses ou la non-reproduction (PUF, 2014), revient sur son parcours dans un livre d’entretiens avec Jean-Marie Durand (Juste en passant, PUF). Enfin, le directeur de la rédaction du Point, Sébastien Le Fol, dénonce, dans Reste à ta place… ! (Albin Michel), « le système français prétendument méritocratique » qui « assassine chaque jour des milliers de génies en herbe ». Il y fait parler des célébrités d’origine modeste – Anne Hidalgo, Fabrice Luchini, Michel Onfray, Cyril Hanouna, Bernard Tapie ou François Pinault – du mépris social dont ils ont été l’objet.

La méritocratie, une illusion perdue

Ce phénomène d’édition ne fait pas pour autant des transfuges de classe des héros. Les auteurs plantent au contraire quelques clous supplémentaires dans le cercueil bien abîmé de la méritocratie. Il est plutôt question d’un sentiment de déréliction, de mépris, de honte et de cette honte d’avoir honte décrite par Albert Camus. « Ces dernières années, le discours a changé, écrit ainsi Adrien Naselli. Les transfuges ne se contentent plus de sourire à la télévision en donnant l’exemple et en disant merci. »

« Même ceux qui ont bénéficié d’une mobilité sociale sont très sceptiques vis-à-vis du système. Et beaucoup expliquent surtout leur succès par la chance. » Luc Rouban, politologue

Ils se font plutôt les témoins privilégiés de la rareté de leur propre réussite, eux qui peuvent constater que leur place dans l’imaginaire républicain est inversement proportionnelle à leur nombre. Au point de faire dire à Adrien Naselli : « Quand l’un ou l’une d’entre eux croise ma route, ce que je ressens est comparable au sentiment amoureux. » « C’est ce qu’on voit dans nos enquêtes, commente Luc Rouban, du Cevipof. Même ceux qui ont bénéficié d’une mobilité sociale sont très sceptiques vis-à-vis du système. Et beaucoup expliquent surtout leur succès par la chance. » La critique du modèle républicain traverse toutes les classes.

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