Les vestiges de la « jungle » de Calais

Par Maryline Baumard

Publié aujourd’hui à 04h55

Toutes les images ont été réalisées dans la « jungle » de Calais entre décembre 2015 et octobre 2016.

Le 24 octobre 2016 marque le début de l’effacement de la « jungle », ce Calais clandestin, jamais inscrit sur une carte. Ce lundi matin, les premières colonnes de Soudanais, Afghans, Erythréens, Syriens ou Irakiens ont quitté leur ville de tôle et de bois. Epuisés par des mois de survie, ils ont renoncé à tenter la traversée de la Manche contre la promesse qu’on étudierait leur demande d’asile quelque part en France et que, durant cette instruction, ils seraient décemment logés. Les pouvoirs publics, qui, depuis des mois, refusaient d’octroyer l’asile aux réfugiés échoués à Calais afin de démanteler le bidonville, ont gagné ce jour-là leur bataille de la persuasion.

A sept mois de la présidentielle de 2017, François Hollande – qui n’a pas encore annoncé s’il se présenterait ou non pour un second mandat – veut raser cette « jungle », le plus grand taudis de France. En trois jours, l’habitat informel, où quelque 10 000 exilés s’entassent avant de tenter de rejoindre l’Angleterre, est rayé de la carte. Ses cafés, ses écoles, ses lieux de culture et d’art, et aussi ses églises et ses mosquées, tout se volatilise. A peine les migrants ont-ils quitté un quartier que les pelles mécaniques passent à l’action.

Cinq ans après, la lande a repris ses droits. Du quotidien calaisien de ces milliers d’exilés, il reste ces souvenirs et ces scènes que l’objectif de Jean Larive a immortalisés en 2015 et en 2016. « Ma première intention en travaillant sur ce lieu était de prélever des fragments de la “jungle”, des éléments de détail, porteurs d’une expression, d’une intention individuelle, explique le photographe de 52 ans. A l’heure où l’on parlait des migrants de façon très globalisante, il me semblait important de rendre à ces femmes et à ces hommes un peu d’individualité en m’arrêtant sur des gestes parfois microscopiques, mais chargés d’une émotion personnelle. »

Ces clichés inédits s’inscrivent dans sa série le Calais des oiseaux. Au départ, la mission photographique a été lancée par le Pôle d’explorations des recherches urbaines (l’association Perou) avant de devenir une commande publique du Centre national des arts plastiques (CNAP), dépendant du ministère de la culture. Le photographe documentariste s’amuse de s’être alors trouvé au cœur d’un paradoxe d’Etat. « D’un côté, le ministère de la culture voulait documenter cette époque, quand le ministère de l’intérieur, lui, n’avait de cesse de tout faire pour effacer ce monde de tôle, de bois, de fer et de plastique. »

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Durant l’année d’existence de la « jungle », Jean Larive a sillonné ses rues éphémères : « Je voulais aller au plus près des gens en m’arrêtant sur le cousu, le tracé, la couleur qu’ils ont posé sur leur lieu de vie. » Il a tenu à ce qu’« il n’y ait pas d’horizon dans les images » et s’est positionné au plus près de chaque détail. Une manière de signifier l’absence de perspective, de futur, pour ces exilés bloqués à quelques dizaines de kilomètres de leur ligne d’arrivée, après en avoir parcouru des dizaines de milliers.

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