« Les Vies de Jacob », de Christophe Boltanski : un drôle de fantôme

L’écrivain Christophe Boltanski, à Lyon, en 2019.

« Les Vies de Jacob », de Christophe Boltanski, Stock, 234 p., 19,50 €, numérique 14 €.

Il y a une photo très intrigante sur la couverture du nouveau livre de Christophe Boltanski, Les Vies de Jacob, qui fait suite à deux formidables récits familiaux, La Cache et Le Guetteur (Stock, 2015 et 2018). C’est l’image multipliée du même visage, non pas celui de l’auteur mais les Photomaton d’un inconnu qui nous sourit, dans les instants déjà mystérieux d’un temps indécis, et dont le roman va s’attacher à définir l’identité. C’est lui, le Jacob du titre, que l’auteur découvre à la faveur d’un album relié de similicuir vert, trouvé par hasard au marché aux puces et qui offrira d’une certaine façon son sommaire au livre.

Cet album, un peu poisseux, contient 369 autoportraits du même homme et le sésame d’une formule riche en hypothèses romanesques : « En cas d’accident, prière de contacter le consulat d’Israël, 3, rue Rabelais, à Paris 8e. » S’agirait-il d’un espion du Mossad ? D’un farceur qui aime à se grimer, préfigurant à la manière d’un artiste performeur les selfies d’aujourd’hui ? Les clichés, en tout cas, datent du début des années 1970, dans des accoutrements si variés qu’ils font d’abord penser à une mise en scène… Le scénario crypté d’une vie ? Christophe Boltanski en est évidemment frappé, et se met sur la piste de ce drôle de fantôme, Jacob B’chiri, dont il réussit à restituer un début d’histoire, au départ de la communauté juive de Djerba, en Tunisie. Une productrice amie voudrait même qu’il en tire l’argument d’un film, de préférence à suspense, et le presse de plus en plus sèchement d’avancer dans la quête de ce qu’elle imagine être un secret. Lui préfère flâner, nous entraînant dans la rêverie d’une enquête incertaine, d’un déménagement à l’autre, au fil d’un parcours nomade plein de vides et de vraies rencontres, en particulier avec les enfants de Jacob, dont on apprendra que leur père est mort en 2008.

Le roman devient alors jeu de pistes, traque des signes, travail posthume de filature qui fait comme un miroir dont l’écrivain déploierait le dispositif : il s’adresse directement à cet homme qu’il ne pourra jamais rencontrer, et dans le « tu » réitéré des chapitres, qui se voudraient un dialogue mais demeurent sans réponse, c’est une sorte d’entretien avec la mort qui s’entend également, où résonnent sans peser les hasards de la finitude. Quel sens à l’existence ? Quel but à tout cela, dans les détours que prend une vie et dont les Photomaton sont ici comme les balises ludiques, provisoires, au même titre que les adresses retrouvées en Suisse ou à Rome, de Barbès jusqu’à Marseille, plus loin encore vers Israël…

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