« Les Voies de la justice en Corée du Sud » : une histoire de la « bipolarité sud-coréenne », entre confucianisme et modernité

Livre. L’affaire des cacahuètes de la « princesse » de Korean Air a enflammé la Corée du Sud en 2014. Cho Hyun-ah, ex-responsable des services en cabine de la compagnie aérienne, a été condamnée pour avoir maltraité du personnel de la compagnie, qui n’avait pas servi les cacahuètes comme elle l’entendait, lors d’un vol entre New York et Séoul. « Tout est de ma faute. Je n’ai pas su l’éduquer correctement », s’est par la suite excusé son père, Cho Yang-ho (décédé en 2019), président de la compagnie aérienne mais aussi du puissant chaebol (conglomérat sud-coréen) Hanjin.

Pour Christophe Duvert, professeur de droit à l’Université Soongsil de Séoul, et auteur des Voies de la justice en Corée du Sud, cette affaire ainsi que le comportement paternel illustrent la « difficulté à concilier les attentes caractérisant la justice » de ce pays. Car sa définition « repose sur un mélange d’aspirations confucéennes et “modernes” dont l’antagonisme ajoute à sa complexité ».

Edifiante analyse étymologique

Dans son ouvrage, véritable référence en français sur la question, Christophe Duvert dévoile la culture coréenne du droit et ses institutions. Travail sur l’histoire, la philosophie et bien sûr le droit, le livre commence par une édifiante analyse étymologique. Les caractères chinois utilisés dans le mot « chong-ui », qui qualifie la justice, véhiculent « une idée de rectitude » combinée à « ce qui est louable » ou « correct » et qui « restaure l’ordre et l’harmonie entre les personnes ».

Outre ces caractères, l’idée de justice en Corée se forge au fil des tourments de la péninsule. Les premières structures judiciaires et les premiers textes de droit apparaissent pendant la période des Trois Royaumes (du Ier siècle avant J.-C. au VIIe siècle), puis celle du royaume de Goryeo (918-1392), dominée par le bouddhisme. Mais c’est pendant la période de Choseon (1392-1897), marquée par le confucianisme et son organisation sociale très hiérarchisée, que « le pays se dote de codes élaborés, soutenus par une puissante culture et organisation administratives. Les normes de ces codes sont des lois instituant la Corée au rang d’Etat de droit ». Et ces codes sont « un abrégé des mesures conçues pour remplir l’agenda moral néoconfucéen ». Il s’agit de préserver la stricte hiérarchie sociale sanctionnant les crimes contre les parents ou les membres des classes supérieures.

Ce système qui « protège les citoyens à l’intérieur de leur classe » dure jusqu’au XIXe siècle, où il se refonde avec l’arrivée du christianisme et des concepts occidentaux. Séparation des pouvoirs, égalité des citoyens devant la loi et fin des classes sociales, les réformes de Kabo de 1894 ouvrent alors la voie à une réforme judiciaire et institutionnelle inspirée des droits allemand, français, japonais et américain.

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