« L’essor de la coopération internationale entre agences de renseignement a créé une distance avec leurs responsables politiques »

Tribune. Il y aurait donc toujours « quelque chose de pourri au royaume de Danemark » (Hamlet)… Comment expliquer autrement les réactions des dirigeants français, allemand, suédois et norvégien devant la révélation de l’interception de communications de ces responsables par la National Security Agency (NSA) avec la complicité du service de renseignement danois, le Forsvarets Efterretningstjeneste (FE) ? Comment imaginer que le Danemark, pilier de la construction européenne et symbole d’une démocratie apaisée, se soit trouvé engagé dans une aventure dont le dévoilement ne pouvait que déboucher sur des tensions politiques et réveiller des opinions déjà alarmées par les révélations d’Edward Snowden en 2013 ?

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Si l’on veut bien dépasser une attitude cynique ou désabusée, il faut prendre la coopération internationale de renseignement pour ce qu’elle est désormais : une dimension essentielle de l’activité des services, qui a décuplé de volume et impliqué un nombre croissant de partenaires dans le contexte de la lutte contre le terrorisme.

Cette coopération a eu ses réussites mais aussi ses écueils. Secrète par essence et donc informelle, elle est parfois exploitée, de manière créative, par ses acteurs. Et ceux qui découvriraient l’existence d’un « espionnage entre amis » doivent se rappeler que, dès les années 1920, les membres de la SDN (Société des nations) piégeaient leurs ambassades respectives ou que, dans les années 1990, la France et les Etats-Unis expulsaient leurs agents pour des agissements incompatibles avec leurs relations.

Moyens techniques considérables

L’affaire « Dunhammer » ne constitue pas une révélation car l’interception du handy [téléphone portable, en allemand] de la chancelière allemande, Angela Merkel, et ceux d’autres dirigeants européens était connue depuis octobre 2013. Mais ce que met en évidence ce nouvel épisode, c’est que l’essor de cette coopération a créé une distance croissante entre les agences de renseignement et leurs responsables politiques. Les premières disposent de moyens techniques considérablement accrus. Les seconds croyaient pouvoir tabler sur l’édification, depuis les années 1990, de systèmes de pilotage et de contrôle nationaux destinés notamment à répondre aux exigences démocratiques.

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Comment comprendre autrement que la directive PPD-28 prise en janvier 2014 par le président Obama pour mettre un terme aux errements de la NSA et épargner d’une surveillance ciblée des dirigeants des autres démocraties n’ait pas été respectée par l’agence américaine ? Que, malgré la mise en place d’un dispositif de pilotage à la chancellerie et trois ans de travaux d’une commission d’enquête du Bundestag, la confiance de la chancelière allemande dans son agence extérieure, le BND, soupçonné de complaisance vis-à-vis de la NSA, ait été si ébranlée qu’elle conduisit au départ anticipé de son directeur en juin 2016 ?Qu’au Danemark même, l’enquête conduite sur cette affaire depuis 2015 n’ait été portée à la connaissance des ministres responsables qu’en août 2020, débouchant sur le limogeage embarrassé du directeur de l’agence FE, mais apparemment pas sur un partage des informations avec les gouvernements visés ?

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