« Lettres aux jeunes poétesses », dirigé par Aurélie Olivier : le feuilleton littéraire de Camille Laurens

« Lettres aux jeunes poétesses », ouvrage collectif dirigé et préfacé par Aurélie Olivier, L’Arche, « Des écrits pour la parole », 144 p., 15 €, numérique 13 €.

PEAU NEUVE

« Tous les dragons de notre vie ne sont peut-être que des princesses qui attendent que nous les secourions », écrit Rainer Maria Rilke dans ses célèbres ­Lettres à un jeune poète (1929). A lire les Lettres aux jeunes poétesses qui paraissent presque cent ans plus tard, on n’est cependant pas sûr que les « meuffes » ici présentes, « jeunes, vieilles, cacochymes, singulières, foncières, marquées, décaties, décadentes », soient des adeptes du prince charmant. Car si le titre constitue un clin d’œil à celui de Rilke, il le détourne vigoureusement au féminin pluriel. Pluriel parce que dans ce recueil vingt et une voix se font entendre. Féminin car « voilà, manque de bol, tu es née avec un utérus. Mes condoléances », écrit Marina Skalova. Féministe, cela va sans dire mais disons-le.

A propos de l’égalité entre les sexes et de la visibilité des femmes, Chloé Delaume n’est qu’à moitié optimiste : « Tu ne seras jamais la sachante (…). On attendra de toi que tu ­caquètes discrètement. » C’est pourquoi il convient d’affirmer le slogan de la révolte libératrice en le féminisant à double entente : « Ni déesse ni maîtresse », s’écrie Nathalie Quintane. L’union sororale est nécessaire quand il s’agit de se défaire des « tentacules phallocratiques » qui ont si longtemps entravé les créatrices. Liliane Giraudon rend hommage à ces dernières en rappelant « l’avortement intellectuel de siècles entiers de femmes artistes » : « Comment échapper à cette non-mémoire, à ce nettoyage par le vide ? », se demande-t-elle. Ce recueil, le contraire d’un cercueil, est une partie de la réponse.

Cependant, la « sélection aimante et ­kaléidoscopique » faite par Aurélie Olivier n’uniformise pas les points de vue – on a le choix. Le mot « poétesse », pour commencer, ne crée pas l’unanimité. « Je ne renoncerai pas au mot poète », affirme Sophie G. Lucas. « C’est mon butin de guerre./Il m’appartient. (…) Comme le mot femme./Poète et femme. Deux mots conquérants. » De son côté, Liliane Giraudon note sobrement : « poétesse. Pas loin de poétasse ». Rim Battal, elle, règle la question : « Tu te crois fille, tu n’as pas de genre », et s’adresse aux « lecteurices », à « celleux » qui changent à travers la langue la vision du monde.

Chacune des épistolières s’adresse à la destinataire qu’elle a choisie, une amie, une lectrice fictive, ou encore elle-même enfant, afin d’être « un trait d’union. Un porte-voix »

Il vous reste 52.97% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.