« Leur domaine », de Jo Nesbo : huis clos au fin fond de la Norvège

L’écrivain Jo Nesbo, à Oslo, en 2020.

« Leur domaine » (Kongeriket), de Jo Nesbo, traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier, Gallimard, « Série noire », 636 p., 22 €, numérique 16 €.

C’est un roman lent, qui prend son temps pour instiller une ambiance étouffante, celle des huis clos familiaux gorgés de lourds secrets. Carl et Roy sont deux frères orphelins qui habitent une « fermette » isolée. Ils avaient 16 et 17 ans quand le véhicule de leurs parents est tombé dans un ravin, juste en bas de chez eux. Roy, le frère aîné, bourru et complexé, est devenu mécanicien. Il vivote après avoir repris la dernière station-service du coin. Son cadet, Carl, la « star » du village qui enchaînait les succès et les conquêtes féminines, est parti au Canada pour faire des études d’économie.

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Lorsqu’il revient dans le bourg, plusieurs années après, c’est un peu le fils prodigue. Au volant d’une belle voiture et avec son envoûtante épouse, il envisage un projet pharaonique : la construction d’un hôtel de luxe, là-haut, sur la montagne. Pour cela, il lui faut l’appui – financier – de la communauté. Au fil des semaines, les travaux n’avancent pas mais les morts étranges s’enchaînent et les deux frères dévoilent un visage de plus en plus inquiétant.

Progression crescendo

Avec Leur domaine, le Norvégien Jo Nesbo abandonne les codes classiques du polar. Difficile, en effet, de proposer un thriller plus dissemblable de la série Harry Hole, du nom du flic aux multiples dépendances qu’ont rendu familiers douze ouvrages traduits en français (Gaïa, 2002-2005, Gallimard, 2006-2019). Les enquêtes de cet antihéros étaient narrées sur un rythme enlevé et ponctuées par de multiples rebondissements. Ici, l’intrigue ne se dénoue que dans le dernier tiers du livre et suit une progression crescendo. Les profils des personnages sont presque des clichés de séries adolescentes nord-américaines : le bougon au grand cœur, le beau gosse et la femme fatale.

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Mais, loin d’être caricatural ou poussif, le roman de Nesbo dessine un oppressant triangle amoureux et un enfermement social : dans Leur domaine, il est impossible de sortir de sa condition ni de ses vices. Encore moins de sa famille. Seule la mort apparaît comme une issue. « C’était quoi au juste une famille ? Une histoire qu’on se racontait les uns aux autres parce que la famille était nécessaire, parce que, au cours de quelques millénaires, elle avait fonctionné comme unité de coopération. Ou y avait-il quelque chose en plus du strictement pragmatique, quelque chose dans le sang qui nous unissait à nos parents et à nos frères et sœurs ? », s’interroge ainsi Roy, le narrateur, qui a une fâcheuse tendance à justifier l’injustifiable. Avec une certaine dose de cynisme, Jo Nesbo dresse, au bout du compte, un portrait acide des valeurs familiales et surtout de l’amour fraternel.

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