« L’Europe vient-elle de vivre son moment Suez à Kaboul ?  »

La ministre de la défense allemande Annegret Kramp-Karrenbauer, accueille des soldats évacués d’Afghanistan, le 27 août, à Wunstorf (Allemagne)

Coïncidence ou coup de pied de l’âne ? Il est tentant d’imaginer un mouvement d’humeur de l’Union européenne derrière la décision, annoncée en marge du désastreux retrait américain de Kaboul, de rétablir des restrictions sanitaires à l’accès des ressortissants des Etats-Unis dans l’espace européen, puisque les voyageurs européens ne sont toujours pas les bienvenus, eux, sur le territoire américain. L’Afghanistan a sonné le glas de la lune de miel entre l’administration Biden et ses alliés d’outre-Atlantique, contraints de partager l’humiliation de la débâcle sans avoir eu leur mot à dire. L’heure n’est plus aux cadeaux mais à la réciprocité.

Cette fois-ci, ce ne sont pas les Français qui ruent dans les brancards – leur retenue est même saluée en coulisses à Berlin, où, en revanche, l’amertume explose. Paris s’est abstenu d’entonner le refrain « on vous avait prévenus » auprès de ses partenaires européens et le président Macron a réussi à s’imposer un délai de décence de deux semaines après la chute de Kaboul avant de trahir d’une phrase – « L’Europe de la défense, l’autonomie stratégique, c’est maintenant » – son impatience, dans Le Journal du dimanche du 29 août.

Lire aussi : Défiance et pragmatisme au sein de l’Union européenne

Ce sont les deux alliés les plus proches et les plus accommodants des Etats-Unis, l’Allemagne et la Grande-Bretagne, qui réagissent le plus violemment, et tardivement, à l’unilatéralisme américain. La Bundeswehr, qui avait encore un millier de soldats en Afghanistan au printemps, est sous le choc d’avoir dû mettre fin à vingt ans d’opérations dans des conditions si ignominieuses, sans avoir les moyens d’évacuer les collaborateurs locaux des nombreuses ONG allemandes. « C’est un traumatisme, explique Claudia Major, chercheuse à l’Institut allemand de politique internationale et de sécurité. L’Afghanistan a façonné une génération de militaires allemands : les généraux aux commandes aujourd’hui sont tous passés par là. C’était leur première grande mission de solidarité. »

Article réservé à nos abonnés Lire aussi L’onde de choc géopolitique de la débâcle en Afghanistan

Dans un pays viscéralement critique de son armée, ces deux semaines d’évacuation mouvementées ont changé, pour le meilleur, le regard sur la Bundeswehr, malgré les ratés des premiers jours. La longue accolade, spontanée et émouvante, de la ministre de la défense, Annegret Kramp-Karrenbauer, et du général Jens Arlt, chef du contingent allemand, le fusil d’assaut encore accroché sur la poitrine, à son retour sur la base de Wunstorf, c’était du jamais-vu. En pleine campagne électorale, les candidats se sont emparés du sujet, rivalisant de critiques sur la gestion du retrait par les Etats-Unis et l’insuffisance des moyens européens. « Nous devons renforcer l’Europe de telle sorte que nous n’aurons jamais plus à laisser faire les Américains », s’est écrié le candidat de la CDU et dauphin d’Angela Merkel, Armin Laschet. On se pinçait.

Il vous reste 52.73% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.