L’historien, cartographe du temps universel dans « Le Grand récit » et « Les 100 mots de l’histoire »

Livres. Si, selon le philosophe allemand Ernst Cassirer (1874-1945), être historien, c’est d’abord apprendre à lire un univers de symboles, il ne s’agit pas de s’enfermer dans le passé. Déchiffrer un monde, cartographier un univers mental oblige à déjouer les pièges de l’anachronisme comme du déterminisme a posteriori.

Et, dans Les 100 mots de l’histoire, le stimulant lexique qu’il propose pour pénétrer sans œillères ni préjugés une discipline convoquée sans contrôle dans les débats d’idées, Johann Chapoutot, spécialiste de l’Allemagne et du nazisme, bouscule même l’ordre alphabétique en plaçant d’entrée, avant « acteur », le mot « avenir », en un postulat magistral : « Loin de sceller les sépulcres ou d’apposer les sceaux de la fatalité, l’histoire est une école d’avenir. »

Avec autant de vivacité que d’autorité, il revisite la « biographie », interroge la « chrononymie », revient sur le « faux » et son terreau fertile, le sens de l’enquête qui s’apparente à la science du « polar », éclaire sur la « rétrodiction » et l’« historicisme » ou, au risque de la cuistrerie, le « fébronianisme », réfute le lieu commun mélancolique qui veut que l’histoire soit écrite par les « vainqueurs ». Cernant au plus près ce qu’est l’« outillage mental » cher à Lucien Febvre, il ne néglige pourtant pas les « mots qui manquent » et qu’on ne peut anticiper sous peine de commettre le « péché entre tous, irrémissible ». Et Chapoutot d’oser même adopter l’entrée « dé- », puisque l’historien se doit de déconstruire, décentrer, démolir ou dénaturaliser, démythifier ou désenchanter parfois, dessiller à coup sûr.

Pour cela, retour aux sources, primaires d’abord (produites par les acteurs et témoins de l’époque étudiée). Avec le romancier Eric Vuillard, auteur de La Guerre des pauvres (Actes Sud, 2019), Johann Chapoutot préface ainsi Christianisme et révolution (PUL, 232 pages, 15 euros), regroupant les écrits théologiques et politiques de Thomas Müntzer (1490-1525) qu’avait traduits et publiés en 1982 Joël Lefebvre (1926-2007) – en inversant seulement titre et sous-titre. Juste équilibre puisque Johann Chapoutot a préfacé l’essai de Lucien Febvre Martin Luther, un destin (PUF, « Quadrige », 2018) consacré au farouche adversaire du prédicateur à la prose véhémente.

« Les 100 mots de l’histoire », de Johann Chapoutot. PUF, « Que Sais-je ? », 128 pages., 9 €.

Le deuil de Dieu

Mais agir en historien ne dispense pas de penser l’histoire et ce besoin de récit qui la fonde. Alors qu’il est un être pétri de symboles et de langage, l’homme ne peut faire l’économie d’un discours qui dise le temps et en fixe le sens. Dans Le Grand Récit, Johann Chapoutot analyse les crises du récit, depuis la faillite de celui de Dieu, du Salut et de la Providence, qui traversa les siècles avant que l’avènement du scientisme et la brusque irruption des grandes catastrophes (la Révolution française, la Grande Guerre, puis la Shoah et l’ère atomique) n’annoncent la mort de Dieu et son deuil éprouvant. Pour conjurer ce vide abyssal, l’émergence de récits politiques qui fondent des « religions séculières » (Raymond Aron) a rythmé le XXe siècle. Nazisme, fascisme, socialisme, libéralisme ont appris à faire récit et lien en transférant le sacré, ou comment faire de la religion sans Dieu.

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