L’hyperinflation de 1923 a été « instrumentalisée politiquement » par l’Allemagne

Dans son salon rempli de livres, Carl-Ludwig Holtfrerich raconte l’hyperinflation allemande de 1922-1923 comme s’il y était. Le professeur émérite de l’Université libre de Berlin est l’auteur d’un ouvrage de référence sur la question, L’Inflation en Allemagne (1914-1923), traduit en français par l’Institut de la gestion publique et du développement économique (2008). « C’était une période où les prix augmentaient plusieurs fois par jour, détaille-t-il. Quand quelqu’un commandait une bière, il en achetait deux en même temps. Dès qu’ils recevaient leur salaire, les gens essayaient immédiatement de le changer en biens tangibles. »

La mémoire collective allemande retient de cette période l’image des brouettes de billets nécessaires pour acheter les biens les plus simples, suggérant un traumatisme profond dans la population. En réalité, précise le professeur, l’inflation n’a pas touché tous les gens de la même façon. « Elle a sûrement été pour beaucoup une expérience difficile. Mais ce sont surtout les classes supérieures qui ont payé le plus lourd tribut, ainsi que les fonctionnaires et les petites entreprises. Or l’Allemagne était à l’époque dominée par l’agriculture. La période a même permis une réduction des écarts de richesse entre riches et pauvres. »

Durement touchés par la crise de 1929

D’où vient alors l’idée tenace que l’hyperinflation de 1923 aurait préparé la prise de pouvoir des nazis en 1933 ? « C’est un mythe », affirme M. Holtfrerich. Entre 1923 et 1933 se produit un événement majeur : la crise économique mondiale de 1929, qui touche durement l’Allemagne. « Quand Hitler est arrivé au pouvoir, ce n’était pas l’inflation mais la déflation qui régnait. Les prix chutaient, ils n’augmentaient pas. Le taux de chômage avait grimpé à 17,3 %, alors qu’il n’était que de 1,5 % en 1923 ! » La peur de l’inflation est alors instrumentalisée politiquement par Heinrich Brüning, chancelier entre 1930 et 1932, pour imposer une politique de réduction des dépenses publiques à la population. L’enjeu politique était alors le paiement des réparations après la première guerre mondiale. « Le chancelier voulait montrer au monde entier que l’Allemagne était à terre et qu’elle n’était plus en mesure de payer ces réparations. »

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Pourtant, cette raison n’est pas suffisante pour justifier que l’angoisse de l’inflation soit toujours ancrée dans la mentalité allemande. L’explication est qu’elle a de nouveau été utilisée politiquement après la seconde guerre mondiale… afin de permettre au pays de gagner des parts de marché à l’international. « Dans mes recherches, il apparaît très clairement que cette politique budgétaire avait pour but de donner à l’Allemagne un avantage concurrentiel international dans le contexte des taux de change fixes de l’époque. »

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