Liban : sans justice, pas de paix

Editorial du « Monde ». La paix civile et la stabilité ou la vérité et la justice ? Les Libanais auraient-ils à trancher ce dilemme cornélien ? C’est ce que voudraient leur faire croire leurs responsables politiques, qui n’ont cessé d’entraver l’enquête menée par le juge Tarek Bitar sur l’explosion dans le port de Beyrouth, au motif contestable qu’elle serait « politisée ». Ils sont prêts à tout pour l’empêcher d’avancer dans l’établissement d’une vérité judiciaire sur ce drame causé par le stockage d’importantes quantités de nitrate d’ammonium, pendant plus de sept ans et sans mesures de précaution, au vu et au su des autorités, qui a fait plus de deux cents morts le 4 août 2020.

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L’épreuve de force politico-judiciaire engagée par les mouvements chiites Hezbollah et Amal est le dernier acte d’une campagne destinée à écarter le courageux magistrat. Après les mises en garde adressées au juge, le Hezbollah a agité la menace d’une « fitna », une division entre les Libanais. Celle-ci s’est tristement matérialisée, jeudi 14 octobre, par des affrontements armés en marge d’une manifestation entre les partisans du tandem chiite et ceux des Forces libanaises, le parti de Samir Geagea issu d’une ancienne milice chrétienne, le long de l’ancienne ligne de démarcation entre Beyrouth-Ouest et Beyrouth-Est pendant la guerre civile (1975-1990), au prix de sept morts et d’une trentaine de blessés.

Faire dérailler l’enquête

Le tandem chiite n’était pas sans savoir qu’en appelant ses partisans à manifester contre le juge Bitar, en plein cœur de Beyrouth, il réactivait les vieux réflexes communautaires et de la polarisation politique déjà ravivés par la crise économique et l’explosion au port. Samir Geagea, désireux de s’ériger en rempart contre le Hezbollah et en leader du camp chrétien, s’est engouffré dans cette brèche en appelant ses partisans à ne pas céder aux « intimidations ». Il exige la poursuite d’une enquête qui fera, à ses yeux, la lumière sur la responsabilité du Hezbollah dans le drame.

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Le Hezbollah a montré qu’il était prêt à tout pour faire dérailler l’enquête. Samir Geagea, lui, qu’il faudra compter avec les forces chrétiennes. Dans un pays où la violence fait souvent office de moyen de résolution des conflits politiques, la crainte que l’engrenage ne se mette en place vers une nouvelle guerre civile existe. Il ne faudrait pour l’activer qu’une décision des parrains étrangers de soutenir une escalade.

Aucun état d’âme

Le tandem chiite est reparti à l’offensive sur le plan politique. Ses ministres boycotteront les réunions du gouvernement tant que le juge Bitar sera en place, au risque de paralyser le cabinet et, avec lui, la mise en place des réformes dont le Liban a besoin pour sortir de la crise, et les élections prévues au printemps 2022. Les responsables politiques de tous bords n’auront aucun état d’âme pour saborder un magistrat qu’ils n’ont cessé de conspuer et une enquête dont ils redoutent qu’elle n’établisse leurs responsabilités respectives.

Les familles des victimes et la société civile avertissent : sacrifier le juge Bitar sonnerait la fin d’une enquête qui a valeur de test pour l’indépendance de la justice et pour poser les jalons d’une culture de responsabilité à la tête de l’Etat libanais. Ce sacrifice de la justice et de la vérité ne ramènera ni la stabilité ni la paix civile au Liban. Il renforcera au contraire l’impunité dont profitent les barons des cartels politiques pour se soustraire à leur mission d’intérêt général au profit de guerres de pouvoir qui, souvent, se terminent dans la violence.

Le Monde