Libye, pays émietté à l’héritage empoisonné

La revue des revues. La tragédie des régimes autoritaires, c’est que leur nuisance ne se limite jamais à leur propre règne, oblitérant le présent autant que l’avenir. Une autocratie ne s’effondre jamais sans avoir semé un chapelet de bombes à retardement à l’adresse des candidats à la succession. Si un pays devait illustrer cette ruse machiavélique, c’est bien la Libye dont les déchirures n’en finissent pas depuis dix ans de préoccuper l’Europe et ses propres voisins.

Tout le mérite de la dernière livraison de la revue Hérodote Libye, géopolitique d’un chaos – née d’une idée d’Ali Bensaad, est précisément de souligner à quel point l’échec de la révolution post-Kadhafi trouve ses racines dans une atomisation de la société organisée par le régime de la Jamahiriya (Etat des masses) lui-même. L’héritage empoisonné hypothéqua la suite. L’armée hémiplégique – compensée par les forces paramilitaires du « Guide » – fut probablement le meilleur exemple de cet « a-étatisme exacerbé » (selon l’expression de Saïd Haddad) qui facilita un morcellement général dont l’insurrection ne fit qu’amplifier les fractures après sa victoire en 2011. L’émergence d’une revendication identitaire des Imazighen – pluriel d’« Amazigh » – est de ce point de vue un cas d’école (Masin Ferkal).

« Confluence » des dynamiques locales

Dès lors, cette Libye émiettée, terre de pétrole, de djihad et de migrants, s’exposa aux ingérences étrangères, en particulier celles d’autocraties arabes orchestrant la réaction thermidorienne post-révolution. L’aventure prétorienne du maréchal Khalifa Haftar à partir de son fief de la Cyrénaïque en fut l’un des instruments à l’efficacité toutefois limitée (Mohamed-Essaid Lazib). Son cas illustre parfaitement la « confluence » des dynamiques locales et des facteurs géopolitiques consolidant les « oligopoles de violence » (Emadeddin Badi), observés aussi dans les complexes miliciens de la Tripolitaine. C’est que l’interférence extérieure, qui culmina avec la « bataille de Tripoli » de 2019-2020 – l’effacement américain encourageant des interventionnismes plus régionaux – fut très spécifique à la Libye au regard des autres « printemps arabes » (Philippe Droz-Vincent).

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La Russie – par ses « mercenaires » de Wagner – se glissa sans mal sur ce théâtre libyen, promu « carrefour de ses ambitions globales, moyen-orientales mais aussi africaines » (Igor Delanoë et Nour Hedjazi). La Turquie, grisée de ses rêves néo-ottomans, ne s’embarrassa pas, elle, de faux-semblants pour déployer une « intervention militaire en bonne et due forme » (Nora Seni). Quant aux Européens, ils s’activèrent surtout sur des médiations diplomatiques où l’endiguement migratoire était hissé au rang de priorité, la Libye devenant à leurs yeux un « espace de retournement des mobilités en Afrique » (Delphine Perrin). La crainte d’une contagion de l’instabilité vers le Sahel, même si elle est souvent surestimée par rapport aux crises endogènes d’Etats anémiques (Marc-Antoine Pérouse de Montclos), a également pesé dans l’alarme européenne. Si la « géopolitique du chaos » libyen importe, c’est qu’elle croise bien des plaques tectoniques.

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