« L’Inconscient ou l’oubli de l’histoire », d’Hervé Mazurel : à la jonction de l’histoire et de la psychanalyse

« L’Inconscient ou l’oubli de l’histoire. Profondeurs, métamorphoses et révolutions de la vie affective », d’Hervé Mazurel, La Découverte, « Ecritures de l’histoire », 590 p., 25 €, numérique 16 €.

Voici l’histoire d’une révolution incomplète. Une révolution dans l’appréhension du psychisme humain, l’arrachant à l’illusion d’un sujet transparent à lui-même, survenue lorsque Freud élabora sa conception de l’inconscient à la fin du XIXe siècle. Mais ce colossal retournement, souligne Hervé Mazurel dans L’Inconscient ou l’oubli de l’histoire, se fit au prix d’un déni de la temporalité. Acte manqué et complexe d’Œdipe, refoulement et surmoi, névroses et psychoses : autant de notions aussitôt posées comme invariables. Pour la nouvelle discipline, le stade autoérotique ou le complexe de castration concernaient aussi bien les patients bourgeois de Vienne qu’un légionnaire romain ou un laboureur du temps de Luther.

Telle est l’origine d’un siècle de malentendus entre histoire et psychanalyse. Du côté de Freud et de ses successeurs, ce furent des incursions parfois hasardeuses dans le passé, à l’image de la « fixation libidinale » sur sa mère que le psychiatre allemand Karl Abraham (1877-1925) prétendait déceler chez le pharaon Akhenaton (XIVe siècle av. J.-C.). Chez les historiens, plusieurs s’essayèrent, surtout dans les années 1970, à importer la démarche et le vocabulaire de la psychanalyse. Mais les tentatives en ce sens de Saul Friedländer, Michel de Certeau ou Alain Besançon, largement prisonnières du cadre freudien, tenaient plus du programme de recherche que de l’enquête aboutie.

Explorations des possibles

Hervé Mazurel, qui a consacré ses travaux précédents à l’exploration de cas limites interrogeant l’historicité de la psyché, à l’image de son Kaspar l’obscur (La Découverte, 2020), rouvre le débat. Son livre propose à la fois une histoire de ces rapports entre les deux disciplines, et une série de dossiers thématiques sur la sexualité, la guerre ou les rêves, comme autant d’explorations des possibles terrains de jonction entre elles. Il réjouit par son ambition intellectuelle et par la richesse des lectures qu’il propose, dans tous les champs des sciences sociales, avec un recours particulièrement marqué à la sociologie de Norbert Elias (1897-1990). L’ouvrage intrigue également, écartelé qu’il est entre une forme de fidélité à Freud et à ses positions, patiemment discutées, et des chapitres entiers de réfutations, démontrant l’impasse des conceptions intemporelles de l’inconscient qui forment son héritage.

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