« L’Infini dans un roseau », d’Irene Vallejo : la chronique « histoire » de Roger-Pol Droit

Une feuille de papyrus égyptien, couvert d’une écriture démotique, 600 av. J.-C.

« L’Infini dans un roseau. L’invention des livres dans l’Antiquité » (El Infinito en un junco), d’Irene Vallejo, traduit de l’espagnol par Anne Plantagenet, Les Belles Lettres, 560 p., 23,50 €, numérique 17 €.

LES LIVRES FONT L’HUMANITÉ

Ce fut la plus grande bibliothèque du monde. La première à faire ce rêve : rassembler l’univers, réunir toutes les cultures connues, embrasser langues et savoirs les plus divers, contenir enfin tous les livres, rouleaux, papyrus, tablettes. Elle voulut recueillir les textes grecs comme ceux des étrangers – Egyptiens, Perses, Chaldéens, Scythes, Indiens, juifs… – que l’appellation de « barbares » n’empêchait pas d’être savants ni d’être sages. Alexandrie, à partir du IIIe siècle avant notre ère, abrita ainsi des centaines de milliers d’œuvres, dans un entrelacs sans pareil de réalités archéologiques et de légendes sans nombre.

L’ombre d’Alexandre, sa démesure aussi, plane sur cette bibliothèque dont l’épopée se poursuit glorieusement durant des générations, avant le désastre qui la voue à disparaître. Cette extraordinaire aventure se confond avec l’histoire des livres comme avec celle des idées. Entamée sous l’impulsion de Ptolémée Sôter – général macédonien, compagnon d’Alexandre, devenu satrape d’Egypte au partage de son empire –, et sous le contrôle de Démétrios de Phalère, premier bibliomane de l’histoire, cette grande saga, au fil des siècles, révèle un paysage bigarré. On y croise, entre autres, des chasseurs de manuscrits expédiés au bout du monde, des disciples d’Aristote inventant classifications et catalogues, des grammairiens élaborant les rudiments de la philologie critique.

Avec un sens consommé du récit, et un vrai bonheur de plume, L’Infini dans un roseau, d’Irene Vallejo, transforme ces données historiques en un périple picaresque, aussi haut en couleur que sûr en références. Il n’y est pas seulement question de cette grande bibliothèque, ses réalités et ses mythes. En fait, ce gros volume érudit et lyrique, passionné et précis, doit se lire comme un grand chant d’amour aux livres, à leur diversité, leurs bienfaits sans nombre, leur simple modestie.

Un tourbillon bigarré

Le parcours est fiévreux. On y rencontre libraires ambulants, bribes d’œuvres détruites, auteurs aussi antiques qu’Héraclite, aussi modernes que Paul Auster. On y découvre au passage comment l’autrice apprit à lire, ce que les pages lui murmurent à l’oreille, ce qu’elle a ressenti en devenant enseignante. Le tout compose un tourbillon bigarré, un feu d’artifice unique en son genre de scènes réalistes et d’anecdotes, de digressions subtiles et de confessions sensibles. Cet apparent patchwork possède une cohérence secrète, fondée sur l’endurance de cet objet magique, « le livre à pages ». Il tient depuis deux mille ans (la cuillère, ou la chaise), alors que les dispositifs numériques sont périmés en quelques années.

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