« L’inflation n’est pas une affaire de saints et de damnés, mais de gagnants et de perdants »

Tribune. La crainte d’un retour de l’inflation prend régulièrement, dans le débat public, une dimension morale et quasi religieuse. Pour ses détracteurs, elle serait une forme de dépravation monétaire, privant les vertueuses fourmis du fruit de leur épargne au profit des cigales imprévoyantes. Pour d’autres, elle serait le signal avancé d’une économie florissante et de l’abandon des carcans idéologiques qui auraient bridé les pays avancés depuis quarante ans. Déterminer si l’inflation est une menace requiert pourtant de s’affranchir de ces jugements de valeur.

Les pressions inflationnistes actuelles sont en partie le fruit d’une tension généralisée sur les désormais célèbres « chaînes de valeur » : des goulets d’étranglement sont apparus çà et là sur les approvisionnements en raison de la réouverture post-Covid des économies, de la réallocation des emplois entre entreprises et du « rattrapage » après des mois de restrictions. Mais considérer l’offre sans se préoccuper de la demande serait trompeur. L’inflation est aussi le résultat du stimulus fiscal et monétaire direct sans précédent qui, depuis mars 2020 dans les pays avancés, a préservé le pouvoir d’achat des citoyens alors même que la production s’y contractait fortement. Cette déconnexion entre production et consommation a joué un rôle essentiel d’amortisseur social, abritant le niveau de vie du choc direct de la pandémie. Mais elle a aussi créé un déséquilibre entre offre et demande, qui pouvait difficilement manquer de peser sur le niveau des prix.

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Ces tensions inflationnistes vont durer plus longtemps que ne le prévoyaient initialement les banques centrales. Par souci de crédibilité, il est improbable que ces mêmes institutions laissent filer une hyperinflation dont certains s’inquiètent déjà. Néanmoins, leur lenteur à reconnaître le niveau actuel de la hausse des prix indique leur réticence à agir préventivement. Attentives à éviter une hausse trop rapide des taux d’intérêt qui déstabiliserait les marchés de la dette publique, elles préfèrent courir le risque de prendre du retard sur l’inflation plutôt que d’être rendues responsables d’une nouvelle récession.

On peut donc imaginer pendant quelques années une inflation stabilisée à un niveau plus élevé que prévu, avec deux effets essentiels : la redistribution des ressources existantes et la modification des incitations économiques.

Favorable aux propriétaires

L’inflation est, en premier lieu, une forme de redistribution. Une vieille plaisanterie, reprise par le professeur Dani Rodrik, de l’université Harvard, dans son ouvrage Peut-on faire confiance aux économistes ? (De Boeck, 2017), affirme que « la réponse correcte à n’importe quelle question en économie est : cela dépend ». L’interrogation aujourd’hui sur toutes les lèvres, « faut-il avoir peur de l’inflation ? », ne fait pas exception.

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