Lionel Shriver : « Je refuse qu’on me dicte ce que je peux ou non écrire »

L’écrivaine américaine Lionel Shriver, à Oxford, en 2019.

Lionel Shriver, qui vit entre Londres et New York, était de passage à Paris pour la parution de son huitième roman traduit. Du culte du corps aux atteintes de l’âge en passant par le « tabou ridicule » de l’appropriation culturelle, l’autrice américaine en évoque les thèmes-clés.

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Qu’est-ce qui vous a inspiré cette histoire ?

Le premier déclic est un article du New York Times sur les ultratriathlons (ces compétitions de type Ironman qui exigent des participants une détermination et des souffrances extravagantes). Ce qui m’a frappée, ce sont les commentaires, un millier à peu près, clairement divisés entre admirateurs béats de l’engagement sportif de ces gens et détracteurs ulcérés par le gâchis d’énergie, assénant que les adeptes du sport extrême feraient mieux de distribuer des repas aux démunis (la leçon de morale condescendante était excessive). Je me suis dit : « Tu es tombée sur un filon émotionnel. » Ce phénomène touchait une corde sensible.

Votre livre « Big Brother » [Belfond, 2014] traitait de l’obésité. Celui-ci est-il son pendant inversé ?

Les deux romans ont une certaine parenté. La relation complexe entre corps et esprit me fascine. L’idée de self-control m’intrigue, dans la mesure où l’entité contrôlée se trouve être l’entité chargée du contrôle. En outre, le corps contribue largement à façonner une personnalité. Je me demande parfois quelle aurait été la mienne si j’avais mesuré bien plus de 1,57 mètre. Quoi qu’il en soit, ayant déjà traité du gras, j’ai scrupuleusement réduit au minimum les discussions sur la nourriture. Je déteste me répéter.

Est-ce un roman antisport ?

Si Michel-Ange avait passé ses journées à faire des abdos, nous n’aurions pas la chapelle Sixtine. Quatre heures, vingt-deux minutes, dix-huit secondes n’est pas un roman antisport. Il plaide pour un sens de la mesure. La meilleure raison d’entretenir son corps, c’est que cela vous rend capable de faire autre chose.

L’amour, par exemple ? Mais ici, c’est l’inverse, le couple vacille…

En se focalisant sur ce triathlon, le mari de Serenata la castre virtuellement (sans doute un mot à éviter de nos jours). S’il devait réussir cet exploit, il la battrait à son propre jeu. En outre, le moment choisi par lui est suspect. Souffrant d’arthrose du genou, Serenata doit cesser de courir ses quinze kilomètres quotidiens. Son mari la provoque au moment où elle est au plus bas. Ce qui équivaut à une trahison.

Lionel : pourquoi ce prénom masculin choisi à 15 ans ?

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