Littérature et conflit syrien : l’encre et le sang

Quand Rakka, en Syrie, était la « capitale » de l’organisation Etat islamique (2014-2017).

A quoi bon ? A quoi bon écrire encore sur la Syrie, quand les millions de mots consignés et les centaines de milliers d’images captées depuis dix ans n’ont empêché ni l’écrasement du soulèvement contre le régime de Bachar Al-Assad, ni la mise en lambeaux du pays par la guerre civile ? Quand l’extraordinaire multiplicité des informations accessibles ne paraît pas avoir changé quoi que ce soit à l’indifférence, le plus souvent, du public occidental à l’égard de la situation sur place ou de celle des réfugiés ?

Ce constat d’une dichotomie entre le savoir que l’on possède sur l’atrocité des combats comme sur le nombre de personnes tuées depuis 2011 en Syrie (entre 300 000 et 500 000), celui des invalides (1,5 million), des réfugiés (5,6 millions), des déplacés (6,2 millions), et son effet, les écrivains qui se sont emparés du sujet, malgré tout, le partagent. Antoine Wauters, l’auteur, en cette rentrée, de Mahmoud ou la montée des eaux est arrivé à la conclusion que « les chiffres, les faits bruts créent de l’oubli, pas de la mémoire ». Aux yeux de Julie Ruocco, qui signe Furies, cette masse de connaissances disponibles, d’informations déversées, provoque « le besoin de détourner le regard ».

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Le premier, qui a eu envie, en 2017, de « comprendre un peu mieux » le conflit et les raisons pour lesquelles il « s’éternisait », s’est alors plongé dans une documentation qui lui a permis de découvrir les films du cinéaste syrien Omar Amiralay (1944-2011), parmi lesquels Déluge au pays du Baas (2003), autour du lac Assad. Dans ce lieu, symbole du régime syrien depuis 1970, Antoine Wauters a vu « une percée », un moyen de « casser la barrière que beaucoup ressentent entre eux et ce qui se passe au-delà de leurs frontières ». Rester sur le lac avec son personnage était, dit-il, une forme de protection à l’égard de questions sur sa légitimité : « Je n’avais pas à entrer dans la souffrance crue du peuple syrien. Mais je pouvais essayer de ramener de la poésie, de l’humanité, dans ce qui ne semble plus en avoir. »

Julie Ruocco, elle, ne s’est longtemps pas sentie plus concernée qu’une autre par la Syrie. Jusqu’à ce qu’un événement fasse « sauter les frontières » et « rende très proche ce qui s’y passe » : un soir, au journal télévisé, elle a vu les parents d’une ancienne camarade parler de celle-ci, morte en Syrie, et appeler au rapatriement des enfants restés dans les camps de prisonniers. Une fois « le choc » un peu dissipé, elle a commencé à réfléchir à son futur premier roman, avec la conviction qu’il fallait « passer par le récit » pour conjurer la « sidération ».

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