Londres Fashion week : après l’écran, le défilé devient spectacle vivant

Roksanda

Après dix-huit mois d’une mode pixélisée, où les vidéos avaient remplacé les défilés, la fashion week londonienne a retrouvé, du 17 au 21 septembre, le contact avec le monde en trois dimensions. Si la presse et les acheteurs asiatiques n’ont pas fait le voyage, Américains et Européens sont de retour. « Il y a eu tant d’attente que les retrouvailles n’en sont que plus optimistes. Les professionnels n’en pouvaient plus de n’être que des visages sur des écrans. Plus que jamais, on sent que la mode est avant tout une communauté d’échanges », dit, tout sourire, Caroline Rush, la directrice générale du British Fashion Council. Pour autant, à Londres, le classique défilé – une parade de sept minutes devant des invités assis – n’est plus totalement au goût du jour. Comme s’ils craignaient que le public reste anesthésié (comme devant un écran), les designers ont compris que le spectacle, en présentiel, devait être plus vivant qu’autrefois.

Chez Roksanda Ilincic, qui convie à midi dans les luxuriants jardins de Kensington, les robes à spirales, tuniques fluides en taffetas recyclé fuchsia, violet, orange, ou manteaux sable en patchwork de tissus rayés, sont mis en valeur par des performeurs chorégraphiés par l’artiste Holly Blakey. Tour à tour, ils dansent, voltigent pieds nus, se faufilent sans prévenir entre deux invités. Du mouvement !

Rejina Pyo

Dans le centre aquatique, dessiné par Zaha Hadid pour les JO de 2012, Rejina Pyo fait monter sur les plongeoirs trois athlètes olympiques en maillot qui sautent dans l’eau turquoise en parfaites verticales. « Les plongeuses s’entraînaient quand j’ai visité ce lieu et j’ai été totalement éblouie, retrace la Coréenne de 38 ans. Je leur ai d’emblée demandé de participer. » Autour du bassin, ce sont d’athlétiques modèles qui déambulent (sur un improbable remix de La Compagnie créole !) en mailles légères, trench, blouses ceinturées, tops imprimés de photos personnelles, mais aussi tongs (sur petits talons) ou chemises en boule dans la main, façon sortie improvisée de vestiaires.

Roland Mouret

Au format défilé, Roland Mouret a préféré une projection, donnée au Soho Hotel. « Ce n’est pas un film de mode mais un court-métrage, prévient-il avant le générique. J’avais envie de faire les choses autrement, de donner carte blanche. » En l’occurrence, à l’actrice et réalisatrice franco-nigérienne Magaajyia Silberfeld, qui, vêtue de la collection – ravissantes robes citron plissées, robes du soir en taffetas – se met en scène en Grèce dans une relecture du mythe d’Ulysse, du point de vue des sirènes.

Ailleurs, le cocktail, pour rendre plus effervescente la présentation d’une collection, fait recette. On sirote du champagne au Victoria and Albert Museum, où Richard Malone dégaine, sous les tableaux de Raphaël, des pièces drapées en écho aux peintures, lestées d’une collaboration (trop) sage de sacs Mulberry, quelques vestes froufroutantes et tailleurs déconstruits. Richard Quinn renchérit avec carrément un cocktail avant ET après la révélation de ses explosives combinaisons pop à nœuds, robes fleuries ou manteaux matelassés.

Paul & Joe la joue plus discret. Pour son premier défilé londonien, la Française Sophie Méchaly replonge en enfance dans la géorgienne Dartmouth House. « Petite, mon père voyageait beaucoup et me ramenait des vêtements d’ici, le petit manteau Harrods, les chaussettes hautes. J’étais habillée en fille de bonne famille british jusqu’à mes 12 ans, en concevais une répulsion. Aujourd’hui, j’embrasse cette période. » Elle le fait, sur des airs de Jane Birkin ou France Gall, par un déluge de robes fleuries, teintes arc-en-ciel façon gourmandises qui colorent la langue, gilets en crochet et broderies anglaises.

Paul & Joe
Molly Goddard

Molly Goddard, aussi, s’amuse avec sa garde-robe de fillette. Présentée dans une vidéo – congé maternité oblige –, son amusante collection propose les robes à smocks, bas de survêtement et ballerines de sa tendre jeunesse, mais réalisés « 10 à 20 fois » plus grands.

« Défiler » sur un site de vidéos intimes

Même les designers qui se passent d’événement physique et montrent leur travail en images ne se contentent plus d’un banal clip éthéré, mais cherchent à surprendre leur monde. Il faut ainsi aller, non sur Instagram mais sur le site d’échange de vidéos intimes OnlyFans, pour découvrir les robes ajourées, shorts en latex, slips et débardeurs du duo JordanLuca, sur des néo-Adam et Eve bouillants, serpent rampant sur leurs corps.

JordanLuca
JW Anderson.

JW Anderson privilégie, lui, un calendrier 2022 imprimé rassemblant 26 images saisies sans retouches par Juergen Teller. « Pour moi, la pandémie a été un moment de régénération, assure Jonathan Anderson. Cela m’a appris qu’il fallait montrer ses créations comme on le souhaite, pas comme vous le dicte le système de la mode. » Devant des pneus entassés se déploient ses robes d’hédoniste, translucides, volumineuses et pailletées, en microcrochet, à dos nu, tout en textures… « On a oublié à quel point la tactilité compte. Rien à surintellectualiser ici : je voulais aller vers une impertinence, une libre expression de soi. »

Chez le remuant et underground Charles Jeffrey Loverboy, l’atmosphère est enfiévrée dans un club alternatif et gothique d’Islington. Le public est accueilli sur le trottoir par des énergumènes en tenues bariolées faites de matériaux récupérés, qui distribuent gants de latex ou lunettes de savant fou. Puis, une fois à l’intérieur, debout, le cœur secoué par la techno qu’expulsent les baffles à toute blinde, l’audience regarde débouler des aristos punk maquillés, cheveux piqués au gel et chapeaux de cire avec véritables bougies allumées sur la tête. Comme défoncés aux drogues de synthèse, ils filent en chemises blanches à collerettes ou vestes tartan, avant de rester danser tard lors d’une after party.

« Un défilé classique se propose de vendre des vêtements en faisant de ceux qui les portent des objets », assène Steven Stokey-Daley. Pour le tout premier défilé de sa griffe, SS Daley, il en prend le contre-pied en proposant une courte pièce de théâtre dont les énergiques acteurs du National Youth Theater (dont il est membre) ont à la fois écrit et interprété le texte. « C’était une prise de risque. Il ne fallait pas que les vêtements passent pour des costumes, mais que le théâtre soit simplement leur véhicule. » Il y parvient. Ses comédiens enfilent gilets à carreaux et shorts en velours côtelé, inspirés par l’uniforme des étudiants d’Eton, maillots de rugby et tricots, caleçons courts et vestes brodées, pour dialoguer sur les méfaits de la virilité toxique, les confidences d’internat, les souvenirs de brimades, les amitiés amoureuses. Inattendue, l’échappée théâtrale a fait courir un vent de fraîcheur. De tous, aucun salut ne fut aussi chaleureux que les cris et applaudissements réservés au débutant.

SS Daley.