L’origine du goût de Mario Bellini

Mario Bellini enfant.

« Je suis né à Milan et j’ai passé mes premières années dans un grand appartement au sud de la ville, où vivaient également mon oncle et ma tante avec leurs enfants. J’ai donc grandi avec mon jeune frère et deux petits-cousins. Mon père travaillait dans le secteur de la radio et de la télévision, ce qu’on appelle aujourd’hui l’électronique, même si j’ignore si ce mot existait à l’époque.

Ma famille paternelle a toujours cultivé une fibre artistique et cela m’amuse de penser que je suis issu d’une lignée de peintres. Mon père peignait, son frère Dandolo a produit des dessins, des gravures, des huiles, mais il a surtout réalisé des cartes postales qui étaient diffusées par des institutions religieuses et que l’on peut acheter aujourd’hui sur eBay. La mère de mon père, que je n’ai jamais connue, faisait, elle, des tableaux en broderie.

Au moment du déclenchement de la guerre, nous avons dû déménager dans un endroit plus sûr que le centre de Milan. La famille de ma mère vivait à Cavaria, une petite ville de la province de Varèse, dans un endroit extraordinaire : un parc, qui était une sorte de colline entière, avec deux maisons, beaucoup de végétation, d’arbres, de fleurs et de petits chemins. Sur place vivaient une dizaine de cousins. J’y ai vécu jusqu’à mes 10 ans, jusqu’à la fin de la guerre, et cela reste une période extraordinaire de ma vie.

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Dans le parc de la propriété, il y avait aussi un énorme four à briques qui appartenait à un de mes oncles. Un jour, nous avons exploré le four à vélo. C’était une aventure extraordinaire pour nous. Puis nous avons dérobé des briques et nous avons commencé à construire une vraie maison, une grande, de deux mètres sur trois, avec des fondations. Nous avons monté les murs, les fenêtres ont été recouvertes de papier transparent, la porte possédait des charnières qui s’ouvraient. Je me souviens que nous avons aussi fabriqué le papier peint en peignant à la main des petites fleurs sur le papier que nous avions collé à l’intérieur.

Nous avons même installé un petit poêle dans lequel nous avons voulu faire cuire quelques pommes de terre dans une casserole. Nous avons allumé un feu, et là, un des grands-parents est sorti furieux de la maison, car les flammes étaient en train de lécher un pin. Bref, c’est un souvenir vraiment merveilleux pour moi. J’ignore si c’était un signe précoce d’une aptitude à devenir architecte et designer, mais ce n’était certainement pas anodin.

Ce que je retiens de cette période, c’est l’immense liberté dont nous disposions et l’espace laissé à la créativité. Tout cela ne me serait jamais arrivé s’il n’y avait eu ce besoin de s’éloigner des dangers de Milan, qui était fréquemment bombardée. A vol d’oiseau, la ville n’était qu’à 35 kilomètres et je me souviens que parfois, le soir, nous sortions et nous voyions au loin les lumières rouges de la ville en flammes. »