Luc Moullet à la Cinémathèque française, ou la mécanique du dérèglement général

Françoise Vatel et Colette Descombes, dans « Brigitte et Brigitte » (1966), premier long-métrage de Luc Moullet.

La France passée à la moulinette de Luc Moullet, c’est à la Cinémathèque française, à Paris, du 8 au 30 septembre. Le grand gaillard (né en 1937, et qui fêtera bientôt ses 84 ans) est en cuisine et rate rarement son coup. D’une main de maître, et de son regard bleu acier, l’auteur d’Un steak trop cuit (1960), son premier court-métrage, aime hacher menu les travers de la société contemporaine, des plus intimes – Anatomie d’un rapport (1975), Le Litre de lait (2006) – aux collectifs – Genèse d’un repas (1978), sur l’origine géographique de notre assiette.

Souvent en avance sur son temps, ou aux avant-postes d’une critique radicale qu’il sublime dans un comique pince-sans-rire, Luc Moullet ne s’est jamais arrêté de tourner. Au total, dix longs-métrages et une trentaine de courts, avec (bien souvent) le compagnonnage de la société Les films d’ici.

Lire la critique de la rétrospective de 2009 : Luc Moullet, ou l’art subtil du délire raisonné

Mais comment tout cela a-t-il commencé ? En fait, un peu mal, comme Luc Moullet le raconte lui-même dans son autobiographie à la râpe qu’il vient de publier chez Capricci, Mémoires d’une savonnette indocile (392 pages, 22 euros). Son enfance parisienne ne fut pas des plus riantes, avec des parents certes très affectueux, mais qui passaient leur temps à se déchirer. Précisons un père « militant pro-nazi », selon ses propres mots, qui lui offrait des cartes géographiques.

Peut-être la curiosité du jeune Moullet pour les dénivelés et les escapades filmiques dans les coins reculés – Les Naufragés de la D17 (2002) – vient-elle de là… Moullet aux longues jambes affûtées est L’Homme des roubines (titre du film que lui a consacré Gérard Courant en 2000), du nom de ces terres arides dans les Alpes du Sud que le cinéaste a longtemps arpentées – il y a filmé sublimement Jean-Pierre Léaud dans Une aventure de Billy le Kid (1971).

De tous ces plis naquit le rire

Autre fait marquant, à rajouter dans la balance parentale, Moullet a fréquenté très tôt le cinéma : il vit son premier film avec papa et maman à l’âge de 5 ans, fin 1942, une histoire de couple et de tromperies, Lettres d’amour, de Claude Autant-Lara. Autant larguer un enfant dans les affres de la vie adulte ! Eh bien, chiche : Moullet fut un adolescent replié, casant sa longue silhouette dans les fauteuils des salles obscures. Un temps critique aux Cahiers du cinéma, il découvrit le club des cinq de la Nouvelle Vague, François Truffaut, Claude Chabrol, Eric Rohmer, Jacques Rivette et Jean-Luc Godard – aujourd’hui le seul survivant de la bande.

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