« Made for Love », sur Canal+, ou les liaisons numériques dangereuses

Byron Gogol (Billy Magnussen) et Hazel Green-Gogol (Cristin Milioti) dans la série « Made for Love ».

Dans un paysage désertique et poussiéreux, une plaque d’égout se soulève. En émerge une silhouette fine vêtue de lamé vert. Elle est gracieuse et pitoyable, dégoulinante sous le soleil écrasant. Hazel Green (Cristin Milioti) vient de réussir sa tentative d’évasion. Depuis dix ans, elle existait à l’intérieur d’un univers virtuel conçu par son mari, Byron Gogol (Billy Magnussen), hybride fictif d’Elon Musk et de Mark Zuckerberg.

Il faudra huit épisodes pour découvrir ce qui a uni et séparé ces deux-là, et ce que leur histoire a de désespérément ordinaire (il la considère comme sa chose, elle voudrait exister par elle-même) et de profondément novateur (pour parvenir à l’intimité absolue, Byron a fait implanter une puce dans le cerveau d’Hazel, grâce à laquelle il saura tout de ses désirs et de ses pensées).

Dimension satirique

Plus que la dimension satirique (par ailleurs tout à fait pertinente) de Made for Love, ce sont la démesure et la justesse des personnages qui font l’attrait de cette série. A commencer par Hazel Green-Gogol. Byron a beau avoir fait sa connaissance sur le campus d’une prestigieuse université, la jeune fille vient de loin, du fin fond d’un trailer park (« parc de maisons mobiles ») du désert californien, où elle a été (à peine) élevée par son père, Herbert (Ray Romano), après la mort de sa mère.

Le parallèle entre les deux couples, ruinés l’un par l’extrême richesse, l’autre par le dénuement matériel et moral, est assez délicatement tracé

Dans l’univers virtuel de Gogol, Hazel est une « Belle au bois dormant » somnambule, qui tente de profiter du simulacre de bonheur que lui propose son époux. Quand elle revient dans son écosystème d’origine, elle retrouve ses réflexes de prédatrice et de proie. A ses côtés, Billy Magnussen, lisse et quasi impénétrable, laisse deviner de temps à autre des abîmes d’angoisse. Et puis, il y a Ray Romano. Il fut un temps où Tout le monde aim[ait] Raymond. Dans Made for Love, l’acteur de cette série populaire incarne Herb the Perv (« Herbert le pervers ») pour ses concitoyens, depuis que son personnage s’est mis en ménage avec une poupée de femme adulte, grandeur nature, de celles que l’on trouve sur les sites de jouets érotiques.

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Le parallèle entre les deux couples, ruinés l’un par l’extrême richesse, l’autre par le dénuement matériel et moral, est assez délicatement tracé. Cette délicatesse est sans doute le trait le plus étonnant d’une série qui n’hésite pas à infliger périodiquement de violents électrochocs (un personnage passera toute la saison à trimbaler une glacière qui contient quelques éléments de son anatomie). A l’image de la grâce un peu gauche que Cristin Milioti confère à son personnage malgré les avanies qu’elle traverse, Made for Love semble ne pas tout à fait croire à la polysémie de son titre (qui peut se traduire aussi bien par « fabriqué pour aimer » que « destiné à l’amour ») et préfère parier sur la réalité des êtres et des sentiments.

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