« Mahmoud ou la montée des eaux » : Antoine Wauters face au chaos syrien­

L’écrivain Antoine Wauters, à Liège (Belgique), en 2019.

« Mahmoud ou la montée des eaux », d’Antoine Wauters, Verdier, 140 p., 15,20 €, numérique 11 €.

Sur le chemin qui sent l’anis gît un filet de pêche abandonné. Il y a aussi des bouteilles de whisky, des feuilles de papier toilette, des mégots de cigarette, et deux silhouettes. Un soldat pose la main sur la bouche d’une jeune fille. Il lui donne une gifle, la met à quatre pattes, hurle : « Tu la voulais, la liberté ? La voilà ! »

Ce fou de Dieu a fait allégeance à Daech, coupe la tête des mécréants, interdit partout papier et stylos. Nous sommes quelque part en Syrie, dans un monde livré à l’effroi, où la barbarie est la seule alternative à la barbarie. Près de là, au même moment, d’autres soldats introduisent un rat dans le vagin d’une femme, devant ce père, ce frère, ce mari dont ils brûleront bientôt les yeux, hilares, sous le portrait du président Al-Assad. Naguère, à Londres, Bachar le bien-aimé n’a-t-il pas étudié l’ophtalmologie ? ! Hi ! Hi ! Ainsi retentit le rire ignoble des bourreaux.

« Elle dit qu’ils ont ri, Sarah, et c’est vrai,

ils ont ri, car ils rient toujours à la fin de l’histoire,

et c’est pourquoi l’histoire

doit être contée. »

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Dans son nouveau roman, somptueux texte en vers libres intitulé Mahmoud ou la montée des eaux, Antoine Wauters confie cette tâche à un vieux poète coupé de tout, et d’abord de Sarah, l’être aimé. Professeur de lettres, auteur de recueils appréciés à Damas, à Beyrouth et jusqu’à Paris, Mahmoud Elmachi s’est retrouvé en prison pour avoir déserté son poste (marre de célébrer le pouvoir). Jour après jour, entre deux séances où ils lui extorquaient des phrases prorégime, ses geôliers lui perçaient les ongles et lui urinaient dessus. Maintenant, il est libre. Libre de parler seul, de passer pour un fou. Réfugié à bord d’une barque, perdu dans l’immensité du lac Assad, sur l’Euphrate, il laisse les souvenirs remonter à la surface. Mahmoud attrape l’histoire à haute voix, en capture les monstres nocturnes et les espérances défigurées.

« Les mots comme des filets à papillons

pour nos causes perdues.

Une barque à mi-chemin entre

les mondes.

J’ai écrit.

Je me suis allongé sur le miroir

des mots.

J’ai plongé. »

Tout l’art d’Antoine Wauters est de mener cette plongée sans hâte. Il prend son temps, pèse chaque mot, fait vibrer le langage. A l’accélération de l’horreur, à la précipitation du pire, il oppose le patient monologue d’un homme dont la seule voix parvient à bricoler, au milieu du chaos, un abri pour la vie. Son héroïsme est celui de la dignité quotidienne, qui consiste à répéter obstinément les mêmes gestes simples, et d’abord à préparer pour ses enfants des tartines de concombre, avec une pointe de sel et d’huile d’olive.

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