Maître Eckhart, la mystique par-delà les siècles

« A quoi bon des poètes en temps de détresse ? », se demandait le poète et philosophe Friedrich Hölderlin (1770-1843). On pourrait ajouter : et à quoi bon des mystiques à l’heure des catastrophes, ces incandescents dont le verbe brûle de leur amour pour Dieu ? Jean de la Croix, Thérèse d’Avila, Bernard de Clairvaux… De ces noms les plus connus, l’Eglise a fait des saints. Mais d’un autre elle a fait un hérétique.

« Réduit à rien. Les derniers jours de Maître Eckhart », de Rémy Valléjo, éd. du Cerf, 232 p., 18 €, numérique 12 €.

Ce dominicain qui fut le premier à prêcher dans une langue vernaculaire est le père d’un courant que l’on appelle la « mystique rhénane » : Maître Eckhart, dont les sermons nous interpellent par-delà sept siècles. « La parole de Maître Eckhart ne représente pas une quelconque fuite du monde, mais le “plus court moyen” pour aller à Dieu, dans un monde qui sombre dans la confusion, la dissension et le chaos », écrit le dominicain Rémy Valléjo dans Réduit à rien, un récit littéraire sur les derniers jours d’une existence achevée quelque part sur la route entre Cologne et Avignon, en 1328, où il allait plaider lui-même sa cause auprès du pape Jean XXII.

Le siècle qui suivit la mort de Johannes Eckhart, né vers 1260 à Hochheim, en Allemagne, fut lui aussi un temps de catastrophe. La peste et les guerres « éveillent chez ses contemporains le doute, l’effroi et même la peur d’un châtiment divin », écrit Rémy Valléjo, spécialiste des mystiques rhénans et auteur en 2018 de Maître Eckhart. Je ne sais pas (éd. du Cerf).

Unité et grâce

La limpidité des adresses du dominicain explique-t-elle l’intérêt que notre époque lui porte ? « Lire un sermon allemand d’Eckhart, c’est donc toujours lire un texte théologique et un texte littéraire », souligne Elisabeth Boncour, dans un « Que sais-je ? » sur l’auteur des Sermons paru au printemps.

Si la théologie d’Eckhart influence Nicolas de Cues (1401-1464), le père du protestantisme Martin Luther (1483-1546), puis les philosophes modernes comme Friedrich Hegel (1770-1831) et Arthur Schopenhauer (1788-1860), un regain d’intérêt s’observe depuis plusieurs décennies. En France, du moins, où les études eckhartiennes ont « proliféré » depuis les années 1950, relève Elisabeth Boncour, spécialiste de philosophie médiévale et enseignante à l’Institut catholique de Paris.

Eckhart, qui était deux fois « maître » – de lecture (Lesemeister) et de vie (Lebemeister) –, nous parle donc toujours. Peut-être est-ce parce que, à une modernité présumée désenchantée, son verbe traite de la part la plus universelle du message chrétien : le sens de l’unité et la quête de la grâce. « Lorsque tout alentour tout s’effondre et se dérobe, quand nul appui solide n’est envisageable, l’homme fait l’expérience de son être “nu” et démuni », relève Rémy Valléjo, qui met justement en scène, dans son récit, un homme en plein dénuement dont la pureté du message est incomprise par les clercs qui instruisent son procès en hérésie – sa condamnation sera confirmée par une bulle papale après sa mort.

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