« Make Me a Man », sur BrutX : la masculinité post #metoo

Psychothérapeute londonien, Jerry Hyde organise depuis plus de vingt ans des groupes de paroles d’hommes. Ici, ils sont filmés sur fond noir, face caméra, ou en pleine nature, dans la Somme.

BRUTX – A LA DEMANDE – DOCUMENTAIRE

A la question « Qu’est-ce qu’un homme ? », les uns pouffent, d’autres grimacent, certains détournent la tête, gênés. Il leur faut un peu de temps pour esquisser des réponses qui se résument souvent en quelques mots : « être dur », « protecteur », « contrôler ».

Make Me a Man explore la masculinité post #metoo à travers les témoignages d’une dizaine d’hommes de 40 à 70 ans qui racontent leur parcours, leur évolution, leurs malaises, leurs souffrances et leurs questionnements.

Psychothérapeute londonien, Jerry Hyde organise depuis plus de vingt ans des groupes de paroles d’hommes. Le mouvement #metoo l’a convaincu de montrer au grand jour ce qui était jusqu’alors confiné dans le secret des cercles de parole. Après avoir travaillé sur les femmes, sa compagne, la réalisatrice franco-vietnamienne Mai Hua, lui a proposé de filmer certains de ses patients. « Je voulais voir ce qu’il se passait de l’autre côté. Mais il n’y a pas d’autre côté », affirme-t-elle.

Filmés sur fond noir, face caméra, ou en pleine nature – dans la Somme, où ces Britanniques partent en pèlerinage sur les champs de bataille de la première guerre mondiale –, ces hommes se dévoilent, racontent des éducations strictes, des familles dysfonctionnelles, des enfances abusées, des environnements où l’on ne parle pas. Ils évoquent leurs mères, leurs pères, leurs rapports aux femmes et à la sexualité avec une franchise bouleversante.

Douleurs et hontes enfouies

Il ne s’agit pas d’en faire des victimes. « Ce sont des êtres humains qui ont été entraînés à devenir violents, soutient Jerry Hyde. Si la plupart d’entre eux avaient pu parler, ils n’auraient pas eu besoin de devenir violents. » La parole est souvent douloureuse, des larmes surgissent des yeux de colosses aux traits burinés par la vie, des mains triturent des douleurs et des hontes enfouies. Convaincus qu’« il est dangereux d’avoir, par misogynie, laissé le champ des émotions et des sentiments aux femmes », les réalisateurs disent – paraphrasant Simone de Beauvoir – qu’« on ne naît pas homme, on le devient ».

Ces hommes qui parlent sont les fils d’une génération de soldats, ceux des guerres de 1914-1918 et de 1939-1945, de combattants revenus sans jamais raconter

Ces hommes qui parlent sont les fils d’une génération de soldats, ceux des guerres de 1914-1918 et de 1939-1945, de combattants revenus sans jamais raconter, laissant derrière eux des corps sans vie devenus des fantômes, et qui ont engendré des fils perdus, sans mémoire ni parole. La longue marche sur les anciennes zones de combats qui rythme les témoignages de ce documentaire à la fois poétique et puissant permet de revisiter des modèles anciens de la masculinité et de la virilité.

Ces hommes sont-ils finalement si différents de leurs aînés qui sont allés se battre dans ces deux conflits mondiaux qui n’étaient pas forcément les leurs ? Ils sont prisonniers de névroses, d’histoires et d’injonctions qui les dépassent, et doivent lutter contre eux-mêmes pour avancer. « Mes actions et mes décisions ont été déterminées par ce que je pensais “devoir” faire plutôt que par ce que je “voulais” faire, dit l’un d’eux. Il m’a fallu trente ou quarante ans pour arriver au stade où je peux commencer à réfléchir à ce que je veux faire, à ce qui, venant de l’intérieur de moi, est authentique. »

Make Me a Man, avec sa narration à la fois intime et universelle, apporte une pierre précieuse à la réflexion sur les nouvelles masculinités.

Make Me a Man, documentaire écrit, réalisé et produit par Jerry Hyde et Mai Hua (RU, 2020, 52 min). Disponible sur BrutX.