Mali : « A refuser la réforme, les élites politiques maliennes risquent la révolution »

Tribune. La focalisation sur la situation sécuritaire du nord et du centre malien, où opèrent différents groupes armés, dissimule un phénomène tout aussi inquiétant : l’effondrement des structures étatiques dans les régions du Mali où l’insurrection n’est pas (encore) active.

On sait que le Mali est un pays extraordinairement sous-administré avec à peine plus de 100 000 fonctionnaires (hors militaires) pour 21 millions d’habitants, soit cinq fonctionnaires pour 1 000 habitants (contre de 80 à 100 dans les pays occidentaux). La disparition des agents de l’Etat en dehors des villes est le phénomène le plus immédiatement visible : dans un cercle (l’équivalent d’un département), les fonctionnaires d’Etat ne sont guère plus d’une dizaine. Ces derniers – notamment les juges et les préfets – ne disposent d’aucune protection et ne résident que rarement en dehors des villes. Les préfets ont perdu la plupart de leurs prérogatives dans le processus de décentralisation en cours depuis les années 1990 et font surtout de la médiation.

Des incidents récurrents – au sujet de la collecte des impôts ou de certaines décisions de justice – se traduisent par un recul systématique de l’Etat, qui préfère muter les fonctionnaires en cause plutôt que de risquer une révolte. Les services publics de base sont de moins en moins fonctionnels, avec une corruption endémique de la justice et une dégradation majeure de la qualité de l’enseignement. Les impôts ne sont plus payés : la pression fiscale au Mali est de moins de 10 %, et non de 15 % comme on le voit dans les documents officiels, en raison d’une sous-estimation du PIB.

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Il est illusoire de penser que l’effondrement de l’Etat sera pallié par la « société civile », que l’on pense aux médiateurs traditionnels (griots), aux imams ou aux institutions décentralisées. En particulier, les dernières années ont montré que, au Mali comme dans tous les pays en guerre, la médiation ne fonctionne pas sans la menace de la coercition étatique. La plaie du banditisme et la progression des groupes djihadistes ne seront pas résolues par l’action des griots. Il est par ailleurs illusoire de penser qu’une décentralisation plus poussée est une solution. Son échec actuel, faute de moyens humains et financiers, interdit d’en faire un substitut à l’Etat.

Absence des forces de sécurité

De même, la justice informelle, qu’elle s’appuie sur des normes néotraditionnelles ou islamiques, n’offre pas d’alternative crédible, sauf à vouloir accroître encore l’incertitude juridique et l’exacerbation des conflits fonciers et matrimoniaux qu’on observe dans d’autres guerres civiles. Enfin, les bailleurs de fonds, avec plus d’un milliard par an d’aides diverses, tiennent à bout de bras les ministères et les collectivités territoriales, influant sur le détail de leur fonctionnement quotidien. Pour autant, leur action a souvent pour effet de déstructurer les institutions et une intervention plus directe est difficile à envisager.

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